Mettant en scène un texte de l’écrivain Mariette Navarro, « Alors Carcasse », répartissant la parole entre cinq interprètes qui manipulent de simples tiges de bois, elle subjugue.

Il est rare d’assister à un travail aussi original, sur un texte très singulier, et d’avoir le sentiment d’un accomplissement, dans la liberté et l’harmonie.

Les cinq et l’on aperçoit les bouts de bois de la « marionnette », cette grande Carcasse. Photo DR Ivan Boccara (comme celle qui est publiée plus bas).

Il faut aimer le théâtre en entier : Bérangère Vantusso, qui dirige le Studio-Théâtre de Vitry sur Seine depuis près de trois ans, s’était formée comme comédienne avant de se passionner, depuis une vingtaine d’années, pour l’art de la marionnette.

Comme nombre de personnalités de sa génération, elle va au coeur de la plus haute littérature, puiser les bases de ses spectacles : Jon Fosse ou Maurice Maeterlinck, Robert Walser ou Eddy Pallaro, elle cherche à offrir manières neuves aux récits.

Parfois, on reste un peu à la porte, comme lors de sa version de L’Institut Benjamenta, qui nous avait semblée un peu floue . Parfois on est passionné par le chemin, comme lorsqu’elle avait travaillé, à la demande d’Eloi Recoing, directeur, avec les élèves de l’ESNAM, l’école supérieure nationale des arts de la marionnette, à Charlevielle-Mézières, Le Cercle de craie caucasien de Brecht, avec les élèves.

Avec ce très étrange moment de création qu’est Alors Carcasse, on est subjugué. Une représentation d’une heure dix à peu près, que l’on suit, souffle suspendu, émerveillé par on ne sait quelle évidence : le juste accord d’une écriture avec une forme, et la qualité remarquable de l’exécution : interprètes, lumières, mouvements, décision incroyable de ne manipuler qu’un assemblage de tiges de bois…emploi discret des sons ou au contraire présence très forte, parfois, de la musique…

Bérangère Vantusso a travaillé avec l’écrivain et dramaturge Nicolas Doutey. Citons-le : « Alors Carcasse se tient là » (phrase de Mariette Navarro). Développement de Nicolas Doutey : « Cette phrase décrit à peu près tout ce qui se passe dans Alors Carcasse : le protagoniste ne fait que se tenir là, pendant les soixante-deux paragraphes du texte. Mais se tenir là n’est pas rien : c’est trouver…. » Et de développer une kyrielle d’actions, d’enchaînements, de mouvements.

Tous produisent du sens : tous sont ceux qu’accomplit cette sculpture de bois blanc, du bois tout bête, des tronçons articulés qui peuvent ne faire qu’une longue ligne ou faire apparaître et se transformer « Carcasse ». Vous ou moi. Il y a quelque chose de Pascalien dans le poème de Mariette Navarro et dans la manière dont Nicolas Doutey l’a lu. Nous sommes embarqués. Ce bois sec évoque les os, le squelette. Mais ce n’est jamais macabre.

Ici, la parole est essentielle et elle est confiée à cinq interprètes remarquables. Deux filles, Stéphanie Pasquet et Sophie Rodrigues, belles personnalités formées comme comédiennes à l’Ecole du Théâtre national de Strasbourg, présences harmonieuses, belles voix, diction impeccable, musicalité de tout l’être.

Les garçons sont de même essence ! Deux sont des comédiens et marionnettistes : Christophe Hanon et Boris Alestchenkoff, rompus aux manipulations et aux expériences originales, le troisième, Guillaume Gilliet, est comédien mais travaille depuis plusieurs saisons avec Bérangère Vantusso.

Ils sont souples et fluides dans le maniement du grand personnage, de la grande carcasse…Ils se déplacent comme des félins et disent le texte avec une fermeté et une délicatesse qui envoûtent.

Il faudrait louer les lumières de Florent Jacob, les costumes de Sara Bartesaghi Gallo, la scénographie signée Cerise Guyon, le son de Géraldine Foucault et encore Philippe Rodriguez-Jorda, Fany Mary (qui joue en alternance) et Laura Fedida : tout marqué qu’il soit par l’intelligence et la sensibilité de Bérangère Vantusso, le spectacle est tenu par plusieurs personnes, comme des fils qui se croisent. Bérangère Vantusso sait harmoniser les talents, partager, équilibrer.

Il y a une magie dans ce moment de haut théâtre et de poésie profonde. A voir absolument. Aussi elliptique puisse sembler le texte, aussi obscur à lecture rapide, il touche en chacun des zones profondes : hier soir, au Théâtre de Sartrouville, on a senti les jeunes spectateurs, des adolescents, fascinés et pris, immédiatement, dans les rets de l’étrange Carcasse…Il y a là, aussi, disons-le simplement, tant de beauté…

Théâtre de Sartrouville, ce soir, 29 novembre, à 20h30. Durée : 1h15 (durée annoncée). Tél : 01 30 86 77 79.

www.theatre-sartrouville.com

Le texte de Mariette Navarro est publié par Cheyne, éditeur de haute qualité. Le 14 décembre, l’écrivain dirige un atelier, de 10h30 à 15h30.

Une longue tournée suit en février et mars.

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