Le comédien britannique, indissociable de l’univers de Peter Brook, s’est éteint des suites du Covid-19. Ce fut un grand artiste, fidèle et original.

Il éprouvait le besoin de rompre. Et pourtant nul ne fut plus fidèle à ses engagements. C’est dans cette étonnante tension, ce paradoxe, ce « double bind », ce double ligotage, que Bruce Myers avait choisi, en toute conscience, d’inscrire sa vie.

Le comédien, né en 1942, à Radcliffe, en Angleterre, s’est éteint le 15 avril, emporté par le coronavirus, comme l’écrivain chilien Luis Sepulveda tout à l’heure, 16 avril, comme l’interprète de tant de rôles au théâtre, au cinéma, à la télévision que fut Maurice Barrier, qui s’est éteint dans la nuit du 11 au 12 avril, comme le grand auteur dramatique catalan Josep Maria Benet i Jornet, quelques jours auparavant, comme Jean-Laurent Cochet : tous ces artistes s’en vont, emportés par une vague. Mais leurs œuvres, mêmes celles des comédiens, nous demeurent en mémoire.

Bruce Myers était une personnalité forte, comme la plupart des artistes qui ont un jour croisé la route de ce maître profond et lumineux qu’est Peter Brook

Pour Bruce Myers, ce fut à la fois le hasard et la décision. Cet artiste très doué avait littéralement abandonné le théâtre, alors qu’il était passé, comme son ami Terry Hands, par la Royal Shakespeare Company, pour devenir moniteur de voile ! Mais un jour, et pas n’importe où, il voit Peter Brook. Ce dernier l’a raconté dans l’un de ses ouvrages et adorait répéter en souriant cette rencontre au pays de Shakespeare lorsqu’il évoquait la composition de sa troupe : il était à Stradford-upon-Avon lorsqu’un énergumène de motocycliste s’était arrêté auprès de lui et lui avait expliqué qu’il était comédien mais ne se reconnaissait plus du tout dans le théâtre anglais d’alors. Cela fait tilt.

Dans Le Grand Inquisiteur. Au plus profond de lui-même. DR.

Brook va l’entraîner en France, où, avec Micheline Rozan et Jean-Claude Carrière, il s’apprête à faire vivre les Bouffes du Nord. Dès 1974, Bruce Myers joue dans Timon dAthènes lors, son chemin va se confondre avec celui de la troupe.

Par fidélité, il a renoncé parfois à de grands rôles, ailleurs. Mais c’était un être d’une loyauté profonde et il n’aurait pour rien au monde lâché sa famille artistique, même s’il lui arrivait d’avoir de petites bouffées de regret. Il était souvent plongé dans la musique et nombreux sont les spectacles où il jouait un instrument, tout en incarnant des personnages, accompagnait ses camarades.

En fait, il aurait pu devenir une grande star. Il avait un physique, avec un visage volontaire et doux à la fois, une voix harmonieuse, le don des langues, une photogénie certaine. Une présence indéniable sur un plateau ou au cinéma. Il aura d’ailleurs pas mal tourné, au cinéma, parfois à la télévision. A commencer évidemment par certains films de son mentor, tel Rencontres avec des hommes remarquables, en 1979.

Bruce Myers avait suivi une solide formation à la Royal Academy of Arts avant de s’embarquer pour une aventure alternative –on est à la fin des années soixante- à Liverpool. Il y rencontre sa génération en faisant vivre une salle genre patronage qui devient le Everyman Theatre. Il y a là Peter James et Terry Hands. Avec ce dernier, il va intégrer la Royal Shakespeare et Terry en deviendra même le patron –appelé à mettre en scène à la Comédie-Française, il va épouser Ludmila Mikaël et est le père de Marina Hands !

Mais Bruce Myers, lui, s’ennuie. Quelque part, il doit avoir en lui le sang des steppes ou les vastes paysages âpres des mers du Nord. Sa famille paternelle est originaire de Vilnius. Son grand-père s’était exilé en Afrique du Sud et s’était marié à Johannesburg, devenant commerçant. Il le racontait en s’amusant, du temps du Mahabharata, dans cette carrière Boulbon qui fit rêver chacun, en juillet 1985? Pourtant, rompant avec la prestigieuse Royal Shakespeare pour devenir professeur de voile non loin de l’Ecosse, un peu à la manière d’un Jean-Marc Stehlé élevant des moutons en Patagonie, il n’oublie pas le théâtre…  

Avec Peter Brook, tout est neuf, tout est ardent, tout est recherche. De Timon d’Athènes, donc, en 1974, jusqu’à Love is my sin, en 2009, de Shakespeare à Shakespeare, il s’est enfoncé dans des savoirs extraordinaires, ceux d’Iran, d’Afrique, d’Inde (il fut donc, on l’a dit, évidemment de l’épopée du Mahabharata dès 85 et fit la tournée internationale en anglais, et le film), les savoirs de la science la plus pointue, mathématiques, neurologie, mais le grand voyage fut celui de la mystique et de la poésie et ce n’est pas pour rien qu’une de ses apparitions les plus profondes fut celle du Grand inquisiteur, d’après Dostoïevski, que le très regretté Maurice Benichou avait créé quelques années auparavant.

Il y en aurait des rôles à rappeler. Avec Bruno Boëglin, avec Lukas Hemleb, avec Julie Brochen, il a également joué.

Peter Brook le dit sobrement : « Une importante figure du théâtre vient de nous quitter, Bruce Myers, un acteur
unique, dont nous portons aujourd’hui le deuil. »

Il demeure dans le cœur et la mémoire de tous ceux qui l’on applaudi. Il y avait du chat en lui. Il n’est pas loin, sans doute.

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