Avec Le Côté de Guermantes, le cinéaste, écrivain et metteur en scène, transcrit audacieusement l’encre de La Recherche, s’appuyant sur une troupe brillante.

Au loin, l’ailleurs, au loin les vrais jardins où se promenait Marcel Proust… Photographie de Jean-Louis Fernandez/Comédie-Française
Chaises Napoléon III et mondanités. Julie Sicard et Elsa Lepoivre entourent Stéphane Varupenne. Une tabagie digne des années 70, accordée aux chansons….Photographie de Jean-Louis Fernandez/Comédie Française.
A la fin, Oriane est en rouge et devra changer de chaussures…Elsa Lepoivre, face à Loïc Corbery, Swann mourant…Photographie de Jean-Louis Fernandez. Comédie Française.

“My Lady d’Arbanville, why do you sleep so still?
I’ll wake you tomorrow
And you will be my fill, yes, you will be my fill

My Lady d’Arbanville, why does it grieve me so?
But your heart seems so silent
Why do you breathe so low, why do you breathe so low
”… C’est par cette chanson de Cat Stevens que débute la représentation du spectacle le plus attendu de la saison, Le Côté de  Guermantes.

La Comédie-Française s’installe pour plusieurs mois au Théâtre Marigny. On pénètre dans la salle où le grand plateau est occupé par un décor superbe, élégant, bien dans l’esprit somptueux d’un salon de l’époque de Marcel Proust, mais vide. Un sol de marbre noir et blanc, un espace fait pour la danse et pour les bousculades mondaines… Alban Ho Van et Ariane Bromberger signent cette scénographie que Christophe Honoré déchire en ouvrant la porte du fond du plateau, celle qui donne sur les jardins, la pluie, la fraîcheur de la nuit parisienne.

Dominique Bruguière, de son art tout en nuances, éclaire l’ensemble. Il faut veiller –ce n’est pas elle ! – à l’un des lampadaires extérieurs qui, lorsque s’ouvre cette porte du fond, éblouit tant, que l’on ne voit plus les visages…

My Lady d’Arbanville…Cela date de quand ? C’est lointain et beau comme la mélancolie. Il a écrit quand, Yusuf Islam…C’était le nom qu’il s’était choisi…Il y a bien cinquante ans…Mais cette chanson a les vertus que cherche Christophe Honoré : il veut nous charmer, et il nous charme. C’est un ensorceleur.

Elle est interprétée par le blond Stéphane Varupenne qui s’accompagne à la guitare. Il est Marcel. Le jeune Marcel qui rêve d’approcher Oriane de Guermantes. Depuis peu, sa famille s’est installée dans un appartement de l’hôtel de cette très grande famille, et il est taraudé par ce dont il a tant entendu parler du temps des promenades…lorsque l’on allait « du côté de Guermantes ». 

On entendra aussi, entre autres, Nights in white satin des Moody blues…Une chanson de la fin des années 60, écrite et composée par un jeune homme blond qui aurait pu jouer Marcel, Justin Hayward…Il n’y a pas que cette époque, dans Le Côté de Guermantes

On ne donne ces exemples que pour donner une idée au plus large cercle des futurs spectateurs !

Christophe Honoré, avec beaucoup de modestie –et de prudence sans doute- ne dit pas « adaptation », il dit « livret ». Comme pour une comédie musicale. On chante, mais on danse aussi en des processions enjouées réglées par Marlène Saldana.

Il prend du champ, pour se protéger des éventuelles accusations d’infidélité, mais aussi, justement, pour trouver une fidélité. A la manière dont Chantal Ackerman et son co-scénariste Eric de Kuyper avaient transposé La Prisonnière pour La Captive, il y a vingt ans.

Jean-Yves Tadié, le scrupuleux connaisseur, participe à l’élaboration du copieux dossier de presse (on n’a pas eu le temps de le lire) mais c’est une caution !

On est sous le charme, oui, et ému. A Marigny, on est au cœur même du jardin où se baladait le jeune Marcel, à deux pas de l’Hôtel des Guermantes. On voit entrer les « personnages » comme autant de fantômes qui nous seraient visibles…

Disons, l’utilisation très sophistiqués des micros –Christophe Honoré dit qu’il n’aime pas la sonorisation, mais les micros artificieux sont de sacrés soutiens pour l’écoute, soyons simples ! – peut déstabiliser une partie des spectateurs. Un clin d’œil, aussi, au film déjà tourné l’été dernier, dans ce décor même…

Il ne faut pas abdiquer toute connaissance si l’on fréquente son Proust et qu’on l’aime… Et si l’on ne connaît pas du tout, et on a le droit, il faut se laisser aller au bonheur du jeu. A l’engagement de chacun de la quinzaine de comédiens de la troupe, plus les jeunes de l’Académie.

Pas de vidéo, mais une séquence déchirante, la mort de la grand-mère de Marcel, incarnée par Claude Mathieu, hallucinante dans l’agonie de cette femme qu’aime tant le narrateur. Une mort en direct (sauf que la séquence est filmée, et que la comédienne n’a pas à se mettre dans cet état terrible chaque soir), une mort qui fait écho à celle annoncée dans la scène finale avec l’apparition de Charles Swann, Loïc Corbery, émacié, comme creusé de l’intérieur, Swann qui va disparaître face au sensible Marcel : Stéphane Varupenne, en scène et sollicité deux heures trente durant. Conclusion terrible portée par deux virtuoses.

En amoureux des acteurs, Christophe Honoré a offert à chacun quelques plans rapprochés. Sensuelle et avide, la Rachel de Rebecca Marder est marquante, mais l’est tout autant le plus discret Bloch de Yoann Gasiorowski, excellent, très fin, profond sans effet, intériorisé, comme le très bien tendu père de Marcel par Eric Génovèse qui joue aussi Legrandin.

On pourrait citer chacun. Ils échappent à la tentation du « numéro ».

Julie Sicard passe de la fidèle Françoise à l’électrique Comtesse d’Arpajon, avec art. Dominique Blanc est la Marquise de Villeparisis, taraudée par son âge mais si heureuse de mener les rondes. Florence Viala est la fée de ce petit monde, la Princesse de Parme, déliée et légèrement fatigante…Anne Kessler, maman minuscule et vibrionnante, est comme toujours idéale. Et drôle.

Car Christophe Honoré transfigure l’humour du narrateur, le regard tendre mais parfois acerbe de Marcel Proust, en piques contre ce petit monde qui s’étourdit et laisse sourdre son antisémitisme bourgeois.

Gilles David est Norpois, avec son autorité, Laurent Lafitte, très présent (forcément) Basin de Guermantes, a ce qu’il faut de l’assurance sans corset d’un héritier de longue famille. Il est épatant et glisse sans crainte Basin jusqu’à la sottise de chaussures rouges…On voit là qu’Oriane, à sa façon, est ligotée.

Elle prend une très grande place dans le spectacle. C’est Elsa Lepoivre, brillante dans ce rôle de femme qui s’étourdit de ses bavardages, de sa méchanceté, une Célimène 1900, mais qui n’a déjà plus la jeunesse de l’héroïne de référence. Et Marcel est atrocement déçu, et on le comprend…

Robert de Saint-Loup, figure essentielle, est dessiné avec profondeur et sensibilité par Sébastien Pouderoux, qui lui aussi connaît la musique ! Il est formidable Pouderoux, comme toujours.

Serge Bagdassarian se délecte de sa partition de Charlus et de la scène, cocasse, des sièges. On atteint ici le cœur de la représentation dans l’écho qu’elle cherche à donner de l’écriture et de l’esprit de Marcel Proust, l’écrivain. On rit et on pleure. On est dans la vitalité, le tourbillon mondain et la mortifère angoisse d’être au monde.

Vous l’aurez compris : il faut se soumettre. Accepter les décisions très personnelles de Christophe Honoré qui nous offre « son »  Proust, son cher Marcel.

Comédie Française au Théâtre Marigny, jusqu’au 15 novembre. Durée : 2h30 sans entracte.

Texte du « Livret » et compléments documentaires publiés par L’Avant-scène théâtre (14€).

Tél : 01 44 58 15 15

www.comedie-francaise.fr

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