Il avait abordé La Messe là-bas de Paul Claudel sous la direction de Christian Schiaretti il y a quelques années. Le temps a passé. Seul maître du jeu, entouré d’une équipe artistique d’excellence, il nous éclaire et nous mène très haut, du côté de l’éther et du concret de la vie, pourtant.

Claudel disait : « J’effervesce ! ».  Il bouillonnait ! Il accueillait avec une fébrilité heureuse ces moments où il avait le sentiment de comprendre le monde, de se comprendre.

« J’effervesce » n’est pas de bonne langue française, mais l’on saisit ce que ressent le poète. L’excitation que donne l’accord du cœur et de l’intelligence, du corps et de l’âme. L’être comme vaporisé dans l’univers.

Avec les lumières de Bertrand Couderc, l’interprète est tous les Claudel…Photographie de Brigitte Enguerand. Collection Comédie-Française.

On reçoit le moment que nous offre Didier Sandre avec la simplicité d’une pièce de musique. Sans être accroché à l’idée de saisir absolument tout ce que dit Paul Claudel, sans crispation. Il y a dans la manière dont le comédien, sociétaire de la Comédie-Française dans un « seul en scène », a conçu le décor, la mise en scène, le mouvement, confiant les lumières à la palette délicate de Bertrand Couderc et la musique, discrète et envoûtante, à Othman Louati, il y a, dans tout ce faisceau d’invention, une grâce. Une force à laquelle on s’abandonne et dont on sort purifié, exalté. Dans l’éther.

Paul Claudel est en poste au Brésil lorsqu’il compose La Messe là-bas. Il a près de cinquante ans. Il s’interroge. Il considère sa vie. Sa conversion, sa rencontre avec Rimbaud, la fatalité d’écrire, sa vocation non aboutie du monastère, l’amour, la chair, les lointains. Si le poème s’intitule « messe » c’est qu’il suit un développement liturgique.

Les mots sont projetés au-dessus de l’espace. Des panneaux, quelques tabourets à la chinoise, et l’interprète, pieds nus, smoking sur tee-shirt noir, laisse affleurer tous les Claudel : le fervent croyant, l’homme qui ne craint pas l’ironie mais n’est jamais cynique, le vivant, le bon vivant, le gourmand de savoir, le sombre, l’irréconciliable, le désespéré comme le joyeux. Celui qu’étreint un sentiment profond d’échec, celui qui s’en remet à Dieu.

Trois panneaux, quelques tabourets, pas d’autre appui que le poème même. Photographie de Brigitte Enguerand Collection Comédie-Française.

De sa voix si belle, tellement singulière, visage sculpté par les ans et la lumière, regard clair et profond, Didier Sandre nous éclaire.

Ici, c’est l’œuvre poétique qui traverse le « diseur » : le texte sourd de toute sa personne, comme si la pensée prenait sa forme devant nous, directement.

Il y a dans ce travail magistral et d’apparence aérienne, toute la connaissance profonde qu’a Didier Sandre de Paul Claudel. Lui qui fut Don Rodrigue dans l’inoubliable Soulier de satin mis en scène par Antoine Vitez, lui qui a également joué dans L’Echange, qui fut Jacques Hury dans La Jeune fille Violaine, et Mesa, le petit curé, dans Partage de midi.   

Dans un monde où souvent le théâtre s’en tient aux effets, ces purs instants nous lavent de toute médiocrité.

Studio-Théâtre de la Comédie-Française, à 18h30 jusqu’au 11 octobre. Durée : 1h05. A 18h30.

Tél : 01 44 58 15 15

www.comedie-francaise.fr

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