Médecins de la Salpêtrière et étudiants du cycle « Académie Culture-Santé » ont assisté à la représentation d’un spectacle consacré à l’écrivain et ont décrypté les textes et les personnages.

A l’Espace Cardin, comme aux Abbesses, les équipes sont sur le pont. Dès le premier confinement et la fermeture obligée des salles, sous l’impulsion d’Emmanuel Demarcy-Mota, directeur du Festival d’Automne et du Théâtre de la Ville, il n’y a eu qu’un seul mot d’ordre : « Gardons le lien ! »

Depuis novembre, ce sont près de 70 directs qui ont eu lieu depuis l’une ou l’autre des salles. Pas de public, mais des artistes et techniciens rompus à la discipline d’un exercice difficile, qui exige, par-delà les talents réunis et galvanisés par le travail, une concentration profonde, une souplesse, une vivacité, une réactivité de tous les instants.

Une atmosphère carnavalesque. DR Photographie de Jean-Louis Fernandez.

Hier après-midi, à quelques mètres d’une place de la Concorde déserte et d’une Ambassade des Etats-Unis bien gardée –ne parlons pas, à l’autre bout de l’avenue Gabriel, de la grille du coq de l’Elysée- …dans un Paris un peu morose, le bâtiment blanc de l’Espace Cardin vibrait secrètement, tout en diffusant au loin ses images, puisque les spectateurs enthousiastes qui se manifestèrent à la fin de la représentation et de la rencontre avec savants et futurs savants, se trouvaient en Islande comme aux Etats-Unis, en France, dans toute l’Europe et au-delà…

Avec Luc Bondy qui avait été l’assistant de l’écrivain d’origine roumaine, tout jeune, Emmanuel Demarcy-Mota est l’un des rares metteurs en scène à s’être passionné pour l’œuvre d’Eugène Ionesco et à la défendre de toutes ses fibres.

Ionesco Suite est un spectacle qui honore son titre : non seulement il s’agit d’un montage, très fin et délié d’extraits d’œuvres différentes, une « suite », mais il y a quinze ans, oui, quinze ans, que certains comédiens travaillent. Au fil du temps, certains ont dû s’éloigner, évidemment, et d’autres sont venus revivifier le groupe, mais le metteur en scène, comme son assistant principal Christophe Lemaire, n’ont jamais lâché ce fil.

Le spectacle, très bien filmé par les artistes de la caméra que sont les membres de Multicam, sous la houlette à la réalisation de Pierre-Louis Pléau, est remarquable. Rendu excellent, fidélité de l’esprit de la représentation : qualité de l’image, vélocité des vidéastes qui sont des athlètes qui courent, changent de point de vue, pour donner, à l’écran une proximité qui ne sacrifie jamais l’espace, belles lumières, son, maquillages, tout passait à merveille.

Dans un espace conçu par le scénographe, responsable ici également des lumières, Yves Collet, avec une simplicité fertile : une grande table, des chaises et un mur du fond magnifique, aux moirures changeantes donnant le sentiment de matières très diverses, du métal à une transparence d’écran de papier japonais, sept comédiens –et en coulisses presqu’autant de techniciens- se dépensent sans compter.

Ionesco parle beaucoup de solitude… Photographie de Jean-Louis Fernandez. DR.

Costumes à transformations de Fanny Brouste et Alix Descieux, maquillages de Catherine Nicolas, la troupe s’amuse : Charles-Roger Bour, Céline Carrère, Jauris Casanova, Antonin Chalon, Sandra Faure, Stéphane Krähenbühl, Gérard Maillet traversent avec aisance les différentes couches de texte : Jacques ou la soumission, Délire à deux, La Cantatrice chauve, Exercices de conversation et de diction française pour étudiants américains, La Leçon. C’est noir, féroce, cocasse, grinçant comme un carnaval, Ionesco. Ce n’est pas foncièrement gai, mais c’est drôle, cela fait rire. Cela demeure très étrange. Emmanuel Demarcy-Mota le cite : « J’écris dans la nuit et dans l’angoisse, avec, de temps à autre l’éclairage de l’humour. »

Dans la salle, derrière les écrans qui restituent les images que voient les spectateurs des différents fils qui diffusent en direct, les régisseurs, le metteur en scène et ses assistants, Christophe Lemaire, déjà cité et Julie Peigné, tout un monde rompu à ces directs époustouflants. Le spectacle est accompagné de pages musicales de Jefferson Lembeye et Walter N’Guyen.

Dans la salle également, quelques membres de l’équipe de direction, Michael Chase, Valérie Dardenne, des amis, Michelle Kokosowski, et un groupe particulièrement attentif : dix étudiants en médecine qui ont rejoint l’Académie Culture-Santé, des élèves de Carine Karachi, neurochirurgienne et Cécile Delorme, neurologue, toutes deux médecins de la Pitié-Salpêtrière.

Après la représentation sur plateau glissant et beaux rattrapages langagiers, dans une homogénéité de talent et d’audace formidable –ils sont tous à louer- on dégage un peu le sol et les dix étudiants et leurs professeures montent sur scène.

Analyse des textes, analyses des comportements physiques, reprises par quelques interprètes et diffusion de films brefs montrant des patients, avant et après intervention, ou des patients qu’aucune intervention chirurgicale ne pourra, hélas, soutenir. Interrogés par leurs professeures si savantes et éclairantes, les étudiants risquent des diagnostics, analysent ces « comportements humains » parfois si déconcertants, tandis que les interprètes expliquent comment ils ont travaillé et « composé » chacun son personnage.  C’est passionnant. Et cela épaissit encore l’encre d’Eugène Ionesco, comme s’il savait beaucoup, et que rien ne tenait du hasard, d’une fantaisie, mais que tout venait du plus profond de l’être humain et de son âme… ou de son cerveau, ce continent que ces deux femmes d’exception explorent.

Pour suivre les prochaines manifestations de « Gardons le lien ! »

Site : theatredelaville-paris.com

Et youtubelive & facebook live

Dès ce soir à 21h00 en direct de l’Espace Cardin et en partenariat avec Les Trois Baudets, à 21h00, concert de Gaël Faure.

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