Comédien et metteur en scène suisse, il reprend son adaptation du « Grand cahier » d‘Agota Kristof. Une interprétation magistrale.

On ne le connaissait pas. En Suisse, il est, depuis des années, l’une des plus fortes personnalités du monde du théâtre. Comédien, metteur en scène, directeur de compagnies ou d’institutions, il s’est formé au conservatoire de Genève il y a déjà bien longtemps.

Parcours d’exigence et d’excellence, traversée de la haute littérature, de William Shakespeare à Fabrice Melquiot en passant par Tchekhov, Brecht, Stoppard ou Sarraute.

Le Grand cahier, roman d’Agota Kristof, née hongroise mais exilée en Suisse en 1954, écrivain de langue française décédée en 2011, a souvent été adapté par des hommes et des femmes de théâtre. Il est inscrit dans une trilogie qui compte aussi La Preuve et Le Troisième mensonge.

On n’a ainsi jamais oublié Gemelos par une compagnie chilienne avec marionnettes et couleurs vives. Il est en effet question du récit de deux frères, des jumeaux. Parce que c’est la guerre, leur mère les a confiés à leur grand-mère, une sorcière, disent les voisins. En tout cas une femme d’une férocité hallucinante.

Détachement, distance, froideur, Agota Kristof ne cherche jamais l’émotion mais plutôt l’épouvante. Roman d’initiation, scènes sans pudeur, descriptions cliniques, mais au travers du regard et des réflexions de deux enfants, Le Grand cahier compte des moments insoutenables de crudité, de cruauté.

Valentin Rossier signe l’adaptation, avec Hinde Kaddour, dramaturge. Il se met en scène et interprète, une heure quinze durant, ce texte corrosif dans les lumières très subtilement dosées de Davide Cornil.

Un partenaire, la lumière et un partenaire encore plus essentiel, mais tout aussi subtil, le son, la musique de David Scrufari.

Sur le plateau nu de la salle de la Manufacture des Abbesses, il surgit dans des ombres mouvantes qui imposent immédiatement ce qui va subjuguer dans ce moment, une puissance tenue, tendue, sans violence aucune. Il se tient debout derrière le micro sur pied, seul élément de scénographie.

Simplement vêtu, immobile, impressionnant, Valentin Rossier se fait l’encre même d’Agota Kristof. Photographie : DR.

Il chuchote. Il livre une confidence. Cela n’adoucit en rien la toxicité de certains épisodes imaginés par Agota Kristof. Au contraire.

Il y a là une douceur vénéneuse qui nous enveloppe et nous tétanise.

Valentin Rossier est un artiste très étonnant qui maîtrise le moindre soupir du texte. Quelques pauses brèves, comme s’il suivait une partition. Ce qu’il y a de doux, ici, n’est jamais doucereux mais carbonise.

Le plus fascinant, pour nous qui découvrons ce comédien exceptionnel et cette très intelligente adaptation et manière de livrer, de délivrer le texte, c’est que le « spectacle » date de 2004 ! Valentin Rossier ne l’avait pas repris depuis longtemps.

Il a seize ans de plus qu’au début. Mais il y a la vraie-fausse apparence d’une fragilité, d’une fraîcheur, comme si cette plongée dans la guerre et ses horreurs, cette plongée dans l’âme humaine quand elle cherche les moyens de survivre, nous concernait. Ici, maintenant.

On ne capte le regard de l’interprète que par éclairs, avant qu’il ne se pose franchement sur l’auditoire, à la fin. Vincent Rossier pense qu’il n’y a peut-être qu’un enfant qui s’imagine un double. Pourquoi pas…On a vu tant de rêves autour de ces enfants du Grand cahier.

Manufacture des Abbesses, jusqu’au 7 octobre, du lundi au mercredi à 21h00 et le dimanche à 20h00. Tél : 01 42 33 42 03. Durée : 1h15. Les textes d’Agota Kristof sont publiés par Le Seuil.

www.manufacturedesabesses.com

Production : New Helvetic Shakespeare Company.

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