Ce grand homme qui avait choisi le théâtre s’est éteint le 12 mai dernier. On n’a pas souhaité écrire dans ces colonnes puisque nous avons, pour le figaro.fr évoqué son long et brillant chemin au théâtre. Avec l’accord du « Figaro », nous reproduisons ici un article qui date de 2001, lorsque cet artiste aussi profond que fier et modeste avait reçu à Taormina, en Sicile, le IXè prix Europa du théâtre.

Michel Piccoli, un géant sous l’Etna

Immense est le rideau cramoisi qui s’entrouvre doucement et laisse apparaître le visage pâle d’un homme qui semble minuscule au milieu de l’océan de velours. « Que se passe-t-il ? » interroge-t-il…

Immense est le rideau rouge, immense comme la cage de scène du Teatro Massimo Bellini de Catania, en Sicile, inauguré en 1890 et cette salle impressionnante et harmonieuse imaginée par l’architecte milanais Carlo Sada qui plus tard édifierait le mythique Teatro Colon de Buenos Aires. Les mélomanes du monde entier connaissent cet édifice splendide qui compte mille deux cents places et dont l’acoustique est d’une légendaire perfection.

« Que se passe-t-il ? » Pour un soir unique, l’unique représentation de Piccoli-Pirandello, version nouvelle du travail conduit par Klaus Michael Grüber avec des élèves du Conservatoire national supérieur d’art dramatique de Paris et Michel Piccoli en octobre 1998. Cinquante-cinq minutes de distillation subtile des essences enivrantes des Géants de la montagne. A Catania, près de trois ans plus tard, Grüber a été là, vigilant et doux, huit jours durant pour régler cette nouvelle forme, plus concise encore avec Emmanuelle Lafon et des enfants de la ville de Bellini, des enfants du pays de Pirandello. Au soir dit, le maître avait disparu, livrant ses acteurs à la tendre euphorie du vaste plateau et Michel Piccoli/Cotrone, troublant magicien, aux vertiges sacrés de l’art dramatique.

Image puissante pour personnage au sourd lyrisme dans la fragilité merveilleuse d’une apparition poétique volatile. Image offerte par l’acteur-réalisateur à ceux qui lui remettaient en ce printemps sicilien contrasté le IXe Premio Europa per il teatro. Michel Piccoli s’inscrit dans une scintillante lignée où le précèdent Ariane Mnouchkine et son Théâtre du Soleil, Peter Brook, Giorgio Strehler, Heiner Müller, Robert Wilson, Luca Ronconi, Pina Bausch, Lev Dodine. C’est la première fois que le prix est remis à un acteur.

Tout a commencé en 1987. Organisé par le Comité Taormina Arte dont le secrétaire général est l’entreprenant Alessandro Martinez, avec le soutien et le parrainage de la Communauté européenne, il récompense des personnalités ou des institutions théâtrales qui ont « contribué à la réalisation d’événements culturels déterminants pour la compréhension entre les peuples ».

Un autre prix a été créé ensuite le Premio Europa Nuove Realtà teatrali (Prix Europe Nouvelles Réalités théâtrales). Deux artistes puissants se le partagent cette année, le compositeur Heiner Goebbels qui depuis vingt ans a revivifié le théâtre musical et le chorégraphe-metteur en scène Alain Platel qui, avec des spectacles inclassables, traduit les blessures et les espérances d’un monde bousculé. Des ouvrages des deux artistes ont d’ailleurs été présentés au centre culturel de la ville, à proximité de ce théâtre antique de briques enserré par la Méditerranée et qui possède le plus beau « cyclo » naturel du monde avec Etna enneigé et fumeroles paisibles… Max Black de Goebbels avec André Wilms et Lets op Bach de Platel ont déchaîné l’enthousiasme de la jeunesse venue très nombreuse aussi pour suivre le colloque qui constituait l’épine dorsale de ces rencontres, « Michel Piccoli : il volto del cinema e il volto del teatro ».

Tel qu’en lui-même, aimable et ouvert, courtois, souriant jusqu’à l’ironie parfois. DR.

Un colloque délié, sans communications pesantes, mené sous le signe de la loyauté affectueuse par Serge Toubiana et Georges Banu et au cours duquel la parole circula avec une liberté certaine malgré l’exercice périlleux qui consistait à s’exprimer en présence du lauréat.

La garde rapprochée de l’amitié et du partage était là. Marcel Bluwal, qui signa cet inoubliable Dom Juan ou le festin de Pierre apothéose, en 1965, d’une télévision « élitaire pour tous », Jean-Claude Carrière qui était comédien avec Piccoli dans Le Journal d’une femme de chambre de Luis Bunuel et égrenait ses souvenirs avec le fruité qui lui est consubstantiel, le scénariste et réalisateur Pascal Bonitzer, Jérôme Clément, président d’Arte, Luc Bondy qui dirigea Piccoli dans les magnifiques Terre étrangère de Schnitzler et Le Conte d’hiver de Shakespeare, Alain Crombecque témoin des « années Nanterre », Claude Mouriéras le cinéaste du si touchant Tout va bien, on s’en va, Marcel Bozonnet qui prépare sa première saison d’administrateur général du Français avec une royale sérénité, Michèle Kokosowski, directrice de l’Académie expérimentale des théâtres, notre consoeur de L’Express Laurence Liban évoquant, émue, cette représentation du Misanthrope qu’elle vit, adolescente à Amiens, une mise en scène de Marcel Bluwal avec Michel Piccoli.

Un chef d’oeuvre, un miracle d’adaptation d’une pièce chef-d’oeuvre pour la télévision. Marcle Bluwal est l’auteur de ce film immortel. Michel Piccoli, le grand seigneur méchant homme et Claude Brasseur, Sganarelle. A revoir sur le site de l’INA, madelen. Photo DR.

Et puis il y avait deux des plus belles actrices du cinéma français, les intimes du géant Piccoli, ses partenaires d’élection au théâtre comme au cinéma, ses camarades, Jane Birkin et Dominique Blanc.

Chacune sa manière. Jane avec la fraîcheur vive et rayonnante, l’allant d’une femme qui aurait « traversé le monde pour être là » et surgit tout à trac, s’emparant du micro pour un hommage aussi affectueux que drôle.

Dominique Blanc, avec sa naturelle pudeur, celle qui voyage avec Piccoli pour ce spectacle consacré à René Char dont elle cita « la cascade furieuse de l’avenir », actrice avec Piccoli mais actrice de Piccoli aussi.

Et, dans cette même salle où les mots bien frappés se croisaient, on revit Alors, voilà, premier long métrage du jeune réalisateur Piccoli. « Je n’ai jamais su l’âge que j’avais, et je ne le sais toujours pas ! » avait-il confié, liminairement. En tout cas, il possède toutes les vertus de la jeunesse, curiosité, goût d’entreprendre, générosité, confiance dans les autres. C’est lui d’ailleurs, qui immédiatement sut résoudre magistralement la question centrale du colloque. « Au théâtre, on est seul et l’on doit assumer tout le travail de chacun : la mise en scène, la scénographie, les lumières, tout. Au cinéma, c’est magique, mais pour que ce soit magique, toute l’équipe travaille. L’acteur attend et s’inscrit dans l’image. »

Né au théâtre, ces petites maisons de la Rive gauche où Bunuel vint le voir un soir mémorable -Jean Renoir aussi était dans la salle-, n’ayant guère quitté les planches que douze ans pour revenir avec le Gaëv de La Cerisaie mise en scène par Peter Brook, Piccoli, au travers d’un parcours très long, ondoyant et divers au cinéma, a su garder cette part d’enfance qui dilate les âmes sensibles à l’universel. Il vient de terminer la réalisation de La Plage noire. Que se passe-t-il ? Un géant poursuit la route tel « un enfant expérimenté ».

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