Il s’est éteint le 31 décembre, au lendemain de son 93ème anniversaire. Il avait choisi de vivre à Vittel. C’est dans cette ville des Vosges qu’il est enterré aujourd’hui, dans l’intimité de la famille et des proches, avant une cérémonie plus tard, à Paris.

Un homme intransigeant et toujours en mouvement. Un artiste innovateur. Un acteur sensible. Un metteur en scène qui aura dirigé des centaines de comédiens, au théâtre, au cinéma et découvert et fait débuter de fortes personnalités. Un esprit de bâtisseur, un homme de foi et qui croyait aux signes. Et quelqu’un qui aura conduit au théâtre des milliers de spectateurs. Souvent des nouveaux spectateurs et qui ont entraîné avec eux, beaucoup d’autres personnes, sur plusieurs générations. Une vie très riche, un parcours unique.

Pommette haute, œil sombre, visage harmonieux, un beau ténébreux n’avait cessé de palpiter en lui. Du jeune loup famélique des années d’après-guerre, à l’homme âgé qui avait choisi de vivre loin de Paris, le même charme agissait. Sa voix si particulière, voilée, un peu assourdie, mais au débit vif, trahissait sa sensibilité profonde et un sens musical inné.

Asiate et slave. Robert Hossein, qui s’est éteint le 31 décembre, au lendemain de son 94ème anniversaire, était un homme des lointains. Il aimait évoquer ses parents, fortes personnalités qui l’avaient marqué et qu’il admirait profondément. Sa mère, Anna, était née à Kiev, en Ukraine, et rêvait de devenir comédienne. Son père, André, était lui né en 1905 à Samarcande, en Ouzbékistan. Il avait entamé des études de médecine et vécu à Berlin. Mais sa passion de la musique est grande et André Hossein deviendra un compositeur fertile, travaillant jusqu’à sa mort en 1983. C’est en France qu’ils choisissent de vivre, fuyant la violence. Robert naît le 30 décembre 1927 à Paris.

Il a souvent raconté, avec pudeur et avec une admiration sans faiblesse pour ses parents, les années difficiles de sa jeunesse. Ils sont pauvres. Il va quitter très tôt l’école. Ses classes, ce sont les salles de cinéma, les amis. Saint-Germain des Prés. Il croise Boris Vian, Jean-Paul Sartre, Jean Genet. Il a pour ami Cyril Bassiak, Roger Vadim. Il prend des cours d’art dramatique chez René Simon et Tania Balachova. Il décroche ses premiers rôles au cinéma et débute sous le regard de Sacha Guitry : il n’est qu’une silhouette d’invité dans Le Diable boîteux que joue Guitry lui-même d’après sa pièce Talleyrand. Le film sort en 1948.

A l’époque, Robert Hossein écrit. Il est d’ailleurs révélé au petit monde du spectacle parisien par sa pièce Les Voyous, qu’il met en scène et dans laquelle il joue. Il composera d’autres pièces dans les années qui suivent, mais il a fait la connaissance de celui qui sera l’un de ses plus grands amis, Frédéric Dard. Ils signent ensemble Six hommes en question qui sera créé au Théâtre Antoine, mais, auparavant Hossein signe des films d’après Frédéric Dard : Les Salauds vont en enfer, Toi le venin, Les Scélérats, notamment.

De tous les films, une quinzaine, que Robert Hossein aura tourné, il disait sa préférence pour, en 1965, Le Vampire de Düsseldorf, avec Marie-France Pisier. Mais il avait aussi beaucoup aimé, en 82, le film des Misérables, lui qui en fit le premier, dès 1980, un grand spectacle musical, partout repris et que l’on joue encore…

Comme les comédiens de sa génération, Robert Hossein travaillera non seulement en France, mais également en Italie. Comme Jacques Perrin, comme Jean-Louis Trintignant, notamment. Mais il est très demandé dans son pays et n’arrête pas. Il joue pour son ami Roger Vadim, il est le partenaire des plus belles comédiennes et, en même temps, ne quitte guère le théâtre.

Mais c’est avec la série des Angélique que le grand public va apprendre à aimer l’ombrageux Robert Hossein, Joffrey de Peyrac, dans les films de Bernard Borderie. La série débute en 65. Pas le même registre que La Musica sous la direction de Marguerite Duras et Paul Seban en 1967. L’écrivaine le regardait de haut, il rongeait son frein, et riait comme un enfant, à la sortie du film, constatant qu’il récoltait d’excellentes critiques…Il avait été heureux, en 99, de tourner dans Vénus beauté Institut de Tonie Marchall. Et très nombreux, très différents sont les réalisateurs et réalisatrices (Nadine Trintignant, Yannick Bellon) qui l’ont fait travailler.

Mais ce n’était pas le chemin qui l’intéressait le plus. Ce qui le passionna sa vie durant, c’était de porter à la scène des histoires, de grandes pièces ou des adaptations et de porter le théâtre jusqu’à un très large public.

Pour ce faire, il se lança dans la décentralisation dès 1971 : la Maison de la Culture de Reims a été inaugurée fin 1969. Les tutelles offrent à Robert Hossein, qui a monté un projet solide, d’animer à l’année la grande salle de mille fauteuils, tout en laissant place aux autres formes du spectacle vivant, danse, musique notamment.

Très vite, Reims devient un foyer très important de création sous l’impulsion d’un artiste dans la force de l’âge, une quarantaine très active. Il va vers les œuvres qu’il révère, celle de la Russie, montant Crime et Châtiment d’après Dostoïevski repris plus tard au Théâtre de Paris, Les Bas-Fonds de Gorki, spectacle qui sera ensuite présenté à l’Odéon. Il monte également un vibrant Roméo et Juliette, un Simenon –car sa vie durant, il a un goût pour le polar : en 77, il mettra en scène une adaptation, par Frédéric Dard de Pas d’orchidée pour Miss Blandish d’après James Hadley Chase. Le grand moment est, un peu plus tôt, La Maison de Bernarda Alba de Lorca avec la Comédie-Française, et également Hernani de Victor Hugo.

On sait que c’est lui qui repère la délicieuse Isabelle Adjani, rue du Conservatoire. C’est grâce à lui qu’elle sera engagée au Français.

Hossein explore de larges territoire de Des souris et des hommes d’après John Steinbeck que l’on verra au Théâtre de Paris, au Procès de Jeanne d’Arc, créé à Reims et ensuite présenté dans ce même théâtre. Il en a été nommé directeur artistique, de 75 à 77.

Ensuite, c’est sous l’aile des merveilleux Fernand et Odette Lumbroso, que Robert Hossein va monter d’autres spectacles, au Théâtre Marigny. Le frère et la sœur ont pris la direction de cette grande salle. Repeinte d’une couleur un peu triste (à la suggestion d’Hossein lui-même) elle accueille Un grand avocat, avec Roger Hanin, au début des années 80. Mais d’autres salles offrent leurs vastes jauges au metteur en scène : le TBB (Boulogne-Billancourt), Antoine, la Comédie des Champs-Elysées, entre autres.

Il met en scène, mais joue également : ainsi sera-t-il Garcin dans Huis Clos (il l’a déjà interprété quelques années auparavant) qu’il met en scène, et Créon dans Antigone de Jean Anouilh, sous la direction du jeune Nicolas Briançon. Michel Fagadau le distribue souvent et, dans les derniers grands spectacles, souvent Robert Hossein interviendra-t-il lui-même.

Plus tard, de 2000 à 2008, il sera directeur du Théâtre Marigny. Son nom au fronton de cette salle illustre est comme l’accomplissement d’une carrière brillante et courageuse et il conserve toute l’énergie qui lui a permis de soulever des montagnes et de produire ces spectacles immenses dont nous parlerons ensuite. Il connaît bien la salle. Il y a monté Les Brumes de Manchester du cher Frédéric Dard, Kean, Cyrano de Bergerac, et aussi Surtout ne coupez pas, un polar à grand suspense.

A la tête des deux salles, il équilibre très bien les programmations. Huis Clos dans la petite salle Elvire-Popesco, Coupable ou non coupable, dans la grande. Mais aussi son cher Crime et châtiment.

Hélas, on ne lui laisse pas aller son rythme et il est cruellement remercié par le milliardaire qui avait acheté le théâtre et l’a d’ailleurs, ensuite, revendu…

Ses tous derniers spectacles dans des théâtres classiques, il va les signer en 2010 au Théâtre de Paris, mettant en scène L’Affaire Seznec d’Eric Rognard et Olga Vincent et Dominici, un procès impitoyable, de Marc Fayet. Dans les deux cas il s’agit d’énigmes et de questions de justice. De salut, également, au sens chrétien. Une problématique qui hante ce croyant sincère.

Robert Hossein travaillait aussi bien dans des petites salles de 200 places que dans les plus grandes de 1000 à 2000. Mais la grande affaire de sa vie, ce sont les spectacles immenses.

Il aura ainsi dirigé une vingtaine de productions très amples, très maîtrisées. Robert Hossein avait réalisé des films, appris à cadrer, à donner aux scènes des ouvertures immenses tout en sachant préserver l’intimité. Il avait un secret, un art qu’il maîtrisait à la perfection, avec un œil très précis, celui de la lumière. Dans tous les grands spectacles de Robert Hossein, la lumière est l’une des matières premières. Et non seulement ces lumières sont efficaces, mais elles sont belles, inventives.

Il se passionne pour l’histoire, la grande histoire des Révolutions, de la Russie à la France, de la Révolution Française à la Résistance. Dès septembre 1975, il monte au Palais des Sports de Paris, à la Porte de Versailles, La prodigieuse histoire du Cuirassé Potemkine. Les événements ont eu lieu en 1905, le film d’Eisenstein date de 1925. Cinquante ans plus tard, Alain Decaux, Georges Soria, et Robert Hossein lui-même ont écrit la fresque. Sur le plateau, l’immense navire de guerre est là, repensé par le décorateur Jean Mandaroux. Hossein a commencé à  Reims. Il assurait alors, « du théâtre comme vous n’en avez qu’au cinéma ». Il entre là dans la période à ses yeux les plus importantes de sa vie. Il est très jeune d’allure, très séduisant, plein d’une folle énergie. Dans le spectacle qui réunira 240.000 spectateurs, il est le narrateur. Les musiques sont de Maxime Le Forestier et Jean Ferrat. Ils signent également des chansons, avec Ivan Dautun.

Trois ans plus tard, c’est Notre-Dame de Paris, toujours au Palais des Sports et avec, toujours, le même souci d’une stricte fidélité : aux livres et aux faits historiques. En 79, au Palais des Sports, il entame la longue traversée de la Révolution Française avec Danton et Robespierre. Stellio Lorenzi est de la partie. Les esprits forts ironisent sur l’allure « la caméra explore le temps », une des grandes émissions de la télévision des Buttes-Chaumont. De grands comédiens s’engagent et donnent des suppléments de chair et d’âme à ces tableaux que l’on contemple évidemment de loin. Mais la force de conviction des interprètes et la qualité du récit, sa dramatisation, la maîtrise des rythmes, font taire les vipères. Et près de dix ans plus tard, en 1988, La Liberté ou la mort

Les Misérables suivent. Une version musicale qui a inspiré toutes les productions à travers le monde.
Il lui faut trois longues années pour réunir les fonds nécessaires au montage d’Un homme nommé Jésus. Plus tard, en 91, ce sera une nouvelle forme : Jésus était son nom, puis, en 2000, Jésus, la résurrection.

En septembre 85, Jules César constitue un retour aux grandes pièces classiques. On est au Palais des Sports. La tragédie est difficile. Mais le spectacle subjugue jusqu’aux plus difficiles critiques. « Le miracle Hossein » titre Le Monde. Michel Cournot souligne combien la maîtrise du metteur en scène, qui s’appuie sur l’adaptation de Maurice Clavel, est puissante et éclaire l’œuvre. Robert Party est César, François Marthouret, Brutus, partagent le plateau avec une pléiade d’excellents camarades, Claudine Coster, notamment, et des figurants mobiles comme en une fluide chorégraphie. Robert Hossein savait mieux que personne diriger les foules.

Il le fera souvent encore, mais avec L’Affaire du courrier de Lyon d’Alain Decaux, il tente une nouvelle participation du public, comme ce sera le cas dans Je m’appelais Marie-Antoinette. Le public vote. Acquittement, mort ? Ou exil. On se donne bonne conscience avec l’exil, bien sûr…

Entre les grands spectacles plongeant dans l’histoire « pure », si l’on peut dire, celui qui doit sa première notoriété au personnage imaginé par Anne Golon et son mari Serge, Joffrey de  Peyrac dans Angélique Marquise des Anges, prend le risque d’une transposition théâtrale. Michèle Mercier n’est pas contente de ne pas être engagée, alors que lui joue !  Mais cela marche ! On est en 1995.

Après toutes les salles immenses qu’il a occupées, il passe au niveau supérieur, avec le Stade de France. Mais il ne s’agit pas de monter Carmen avec faste…Non. C’est Ben Hur et surtout le course de chars de Ben Hur ! Robert Hossein n’a pas loin de 80 ans ! Il se met sur le dos un défi hallucinant. Il le relève.

On aura le sentiment d’un spectacle intime et chuchoté avec N’ayez pas peur, évocation de la vie et de la personnalité de Jean-Paul II, au Palais des Sports. On est en 2007. Marie se profile, à Lourdes : Une femme nommée Marie, en 2011.

Avec Candice Patou, son épouse, il avait choisi de l’installer loin du fracas de Paris, à Vittel. Il n’oubliait pas ses proches, ceux qui l’auront accompagné dans sa vie quotidienne, Ghislaine Dewing, qui le protégeait des demandes excessives des journalistes, Gigi, qui le conduisait d’un rendez-vous à l’autre.

Candide Patou et Robert Hossein étaient venus à Paris, il y a deux ans, pour dire adieu à leur ami Jean Piat. Fidèles, toujours.

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