Pierre-Yves Guillen : un théâtre de la mode

Journaliste cultivé et très spirituel, créateur du fameux « Dé d’Or », brillantissime dans la presse écrite comme à la radio, il s’est éteint il y a deux jours. Il avait 92 ans.

Un bel homme élégant que longtemps on imagina breton…Pierre-Yves Guillen était en fait d’origine espagnole. Arrivés en France pour leur voyage de noces, en 1917, ses parents choisirent de demeurer dans la ville lumière et s’installèrent dans le 13ème arrondissement. C’est là que naquit Pedro Guillen, le 25 septembre 1933.

Il s’est éteint il y a deux jours, dans la patrie qu’il s’était choisie, loin de Paris, il y a quelques années, le Gers. Ses amis lui diront adieu mardi. On pense avec affection à Gunnar Pettersson, son compagnon depuis quarante-deux ans, antiquaire de renom.

Pierre-Yves Guillen était d’une génération qui avait subi la deuxième guerre mondiale, l’Occupation, encore très jeune et il fut appelé en Algérie à une époque où l’on y passait 27 mois. Cela marque durablement. Il fut libéré de ses obligations militaires juste après le putsch des généraux du 21 avril 1961.

En métropole, c’était la Nouvelle Vague, et s’ouvraient les Trente Glorieuses…

Pierre Yves Guillen avait déjà, avant d’être mobilisé, entamé sa carrière de journaliste. Jérôme Hullot qui se passionnait pour le théâtre, fut déterminant dans son chemin. Il l‘avait rencontré un peu par hasard et lui présenta un de ses copains du Collège Stanislas : un certain Philippe Tesson qui venait de prendre en mains, à moins de trente ans, les destinées du journal Combat. Une décision audacieuse de Monsieur Henri Smadja, homme de presse que l’on n’oublie pas et que tout le monde alors, à Combat, appelait « Papa ».  

Séduit par son esprit, devinant une plume, Tesson lui proposa la rubrique mode du quotidien et le chargea également de portraits de stars d’alors.

Dès ses débuts dans ce monde si guindé de la critique de mode, Pierre-Yves Guillen sut ne se fier qu’à son intelligence et son goût. Il aimait admirer, mais il ne craignait pas les puissants et ses coups de griffe étaient redoutés.

Après Combat, il suivit Tesson au Quotidien de Paris, de 1974 à 1994, date de disparition du journal, et travailla également pour Le Quotidien du Médecin que dirigeait Marie-Claude Tesson-Millet.

Mémorable, l’année 1971, voit éclore, fin janvier, la collection « Libération », dite aussi « Quarante » d’Yves Saint Laurent. Inspiré, dit-on, par son amie Paloma Picasso, qui s’habille aux Puces, les semelles compensées et les épaules carrées ne séduisent guère, pas plus que le vison vert prairie ! Pierre Yves Guillen en dit ce qu’il pense, sans prendre de gants. Bien sûr Pierre Bergé poursuivra dès lors de sa vindicte violente le journaliste qui ne sera plus jamais invité aux défilés YSL…

En 1976, Pierre-Yves Guillen crée le « Dé d’Or », retenu par le Dictionnaire de la mode comme « la première récompense de la mode française »   Un jury éclectique et brillant remet ce prix deux fois par an. Sous la bannière du Quotidien de Paris, il est soutenu par le mécénat de Cartier, qui réalise les précieux trophées, puis par Helena Rubinstein, Chaumet, notamment. Ce prix a eu un très grand retentissement dans ces années-là.

Très tôt, Pierre-Yves Guillen a également fait des étincelles sur les ondes. Sollicité par Vanina Paoli, fille du grand journaliste Jacques Paoli (et sœur de Stéphane), musicienne et musicologue, qui rêve d’une émission radiophonique spirituelle, le chroniqueur débute à Europe 1. Puis il va travailler avec Yves Mourousi, avant de rejoindre France Inter et Pierre Bouteiller.

A 9h10, le magazine mêle culture, tendances, belle musique. Pierre-Yves Guillen crée sa chronique quotidienne : « le panier de la ménagère ». Irrésistible. Aussi bien rempli, ce panier, que soumis aux piques drolatiques d’un Pierre-Yves Guillen toujours en forme.

Quelques années plus tard, dans les années 90, Pierre-Yves Guillen prend la responsabilité de la tranche 11h00-Midi sur les ondes de France-Inter, toujours. C’est « Piment rose », émission aussi sérieuse que cocasse, avec des rubriques culturelles. France Roche est là, aussi belle qu’inspirée, elle aussi. De grandes années heureuses.

Pacsé avec Gunnar Pettersson, Suédois qui a choisi la France, et qui est un antiquaire reconnu, Pierre-Yves Guillen s’intéressait depuis toujours aux objets et aux mobiliers. Un homme de goût et de culture, répétons-le. Qui a beaucoup fait, également, ne l’oublions pas, pour la cause des homosexuels. Sans discours, de par sa personnalité même, il aura été, comme Jacques Chazot, comme Jean-Claude Brialy, un modèle.