Dirigée dans un espace strict par Chloé Dabert, elle peut déployer toute l’étendue de son jeu dans « Girls and Boys » de Dennis Kelly.

Une scénographie délibérément froide, espace fermé par des parois glaciales et bordé à jardin de chaises de salle d’attente. Pas très engageant, ce décor imaginé par Pierre Nouvel. La paroi s’ouvre en panneaux qui glissent les uns sur les autres. Parfois la femme, qui est seule en scène et semble s’adresser à nous, déplace ces panneaux, dévoilant une table, des chaises, quelques éléments d’ameublement. A la fin, par l’ouverture centrale, on distinguera des silhouettes d’enfants qui passent. Des fantômes, passé depuis longtemps de l’autre côté. C’est Pierre Nouvel, également, qui signe ces vidéos fugaces, ces apparitions furtives.

On comprend mal pourquoi le théâtre français s’obstine à conserver de titres anglais à certaines œuvres. La loi Toubon ne tolère pourtant pas ces penchants dénués de tout sens. Girls and Boys, donc, exactement comme durant la saison 2019-2020, au Petit Saint-Martin. Girls and Boys de l’auteur britannique Dennis Kelly, joué alors par Constance Dollé, dans une mise en scène de Mélanie Leray. Un étrange dispositif, avec table ronde, dîner. La comédienne s’adressait aux convives, des spectateurs privilégiés qui se retrouvaient, cinq, face à l’intimidante interprète. Sous ses pieds, il y avait un chien naturalisé qui donnait une atmosphère lugubre à la représentation. Mais Constance Dollé était magnifique. 

Un espace volontairement froid. Une photographie de Victor Tonelli. DR.

On la cite d’autant plus librement que Bénédicte Cerutti est une interprète exceptionnelle, depuis longtemps repérée, passée par l’Ecole du TNS, les mises en scène de Stéphane Braunschweig ou Frédéric Fisbach, et qui a déjà joué du Dennis Kelly et déjà avec Chloé Dabert, en 2016, L’Abattage rituel de Gorge Mastromas. La metteuse en scène avait monté auparavant Orphelins, en 2013. 

Elles sont en terrain de connaissance. La liberté qu’inspire l’interprète aux spectateurs, liberté de jeu et carcan tragique qui a écrasé la femme qui parle, le personnage, carcan qui craque sous la poussée émotionnelle de ce qui se dit et du jeu –on échappe au mélo, on est dans l’héroïsme tragique.

Dans la traduction de Philippe Le Moine, qui conserve les rugosités et le niveau de langue à dérapages de Kelly, la comédienne donne toute la puissance du personnage et suit avec une virtuosité d’équilibriste les ruptures, les changements de régime de ce monologue, adressé aux spectateurs. Cette adresse est une protection : on peut se dire que c’est du théâtre, du mensonge. Autrement, l’argument est insoutenable.

Sièges ingrats pour un moment de pause. Mais Bénédicte Cerutti va et vient, arpente le plateau, se tourne vers le public, s’adresse aux spectateurs. Photographie de Victor Tonelli. DR.

Il faut une force morale et physique pour jouer cette femme dépossédée du plus précieux de sa vie, possédée par le désir de tenir debout. Bénédicte Cerruti déploie tout l’éventail d’un jeu très fin, très violent, très bouleversant, très effrayant, un jeu déchirant et apaisant, étrangement.

Mais, simple spectateur, on ne sort pas intact de cette longue traversée d’une heure quarante. La comédienne semble laminée. Du jeu très haut.

Théâtre du Rond-Point, salle Roland-Topor, à 20h30 du mardi au samedi et le dimanche à 15h30. Durée : 1h40. Tél : 01 44 95 98 21. Jusqu’au 30 janvier. Texte publié à L’Arche.

Pour information, extrait de la biographie du Rond-Point : En 2018, avec Marc Lainé, Hunter et Chloé Dabert, Iphigénie de Jean Racine. En 2019, elle joue dans La Source des saints de John Millington Synge, mis en scène par Michel Cerda et Médée de Sénèque, par Tommy Milliot.

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