Dans une salle nouvellement créée, au 100, centre culturel solidaire ouvert il y a douze ans, le metteur en scène a choisi un chapitre du dernier roman de l’écrivain, « Le Château ». Sous le titre « Le Secret d’Amalia », il dirige trois artistes très sensibles.

100 rue de Charenton. A deux pas de la Gare de Lyon, derrière Ledru-Rollin, juste face à la rue d’Aligre. En entrant, à droite, le bureau d’accueil, et, derrière, un escalier qui monte vers les étages supérieurs.  Dans l’angle droit de l’immense espace qui se présente alors, un bar, des tables, des chaises. Un lieu pour siroter un café ou bavarder.

Dans la partition d’Olga, la belle ténébreuse Valentine Catzeflis, qui raconte à K. Photographie de H.Bellamy

Ce rez-de-chaussée très vaste est en ce moment occupé par des tableaux de grand format, peinture et collages, peinture et pièces de papier simplement agrafées. Le peintre Gérard Venturelli a spécialement créé ces grandes toiles, inspiré par Le Château et intitule l’exposition : Amalia ou les secrets d’un corps insoumis.

Au loin, un piano que jouera, fervente et concentrée, Mathilde Marsan, tandis que ses camarades, Valentine Catzeflis et Matthieu Marie ont disparu dans les loges.

On ne connaissait pas ce lieu, pourtant ouvert depuis douze ans. A l’origine, la volonté d’un homme qui accueille, Frédéric de Beauvoir. Nous raconterons par ailleurs son parcours et éclairerons mieux ce projet, détaillerons la richesse de ce lieu qui irradie au-delà des frontières du XIIème arrondissement. Le lieu, c’est une ancienne usine électrique qui commandait à la lumière dans tout ce grand quartier… Il appartient à la ville de Paris qui le loue, à prix « politique culturelle » : accessible. Mais tout ceci est une autre histoire que nous développerons prochainement.

Dans la petite salle qui se niche derrière le mur du fond, le toujours entreprenant et vif Bernard Sobel propose un nouveau spectacle. Dimension modeste, mais haute exigence intellectuelle et politique. Après l’extraordinaire Duc de Gothland de Grabbe et Les Bacchantes d’Euripide, il a choisi de prélever un chapitre particulier du dernier roman de Franz Kafka, roman qu’il n’acheva pas et que Max Brod publia en 1926, Le Château.

Face aux fauteuils rouges, un espace sombre, avec, au sol, côté jardin, une armée de chaussures alignées. Elles renvoient à un épisode raconté par la jeune femme que l’on va écouter, fascinés. C’est Olga. Celle qui déploie ce récit controuvé. Elle va nous dévoiler pourquoi Amalia a vu un mur d’hostilité se dresser, parce qu’elle n’a pas répondu aux propositions de Sortini –homme à ne pas confondre avec l’autre, celui qui porte presque le même nom que lui….

Un espace noir, des chaussures alignées, un homme qui écoute. C’est K par Matthieu Marie, et, à droite Valentine Catzeflis. Photographie de H.Bellamy.

Ces alignements de chaussures renvoient aussi, immédiatement, à la personnalité de « K » : l’arpenteur du roman, celui qui tente de se faire admettre, de comprendre.

Il est là. Enveloppé d’un large manteau de peau et de fourrure, assis auprès d’un radiateur, planté, incongru. Il écoute et de temps en temps s’adresse à la jeune femme qui a pris la parole d’entrée. Il l’interroge. Il la tutoie. Il ne la lâche pas du regard, ouïe tendue. Matthieu Marie, acteur de haute présence, impose en silence et en quelques adresses à Olga, l’essence du mystérieux K, l’essence de cette étrange roman.

On parle d’Amalia et elle va surgir, pieds nus, enfantine. C’est Mathilde Marsan, la musicienne, qui incarne cette jeune femme insaisissable.

Mais Olga n’est-elle pas, elle aussi, tout à fait insaisissable ?  La présence magnétique, grave, puissante, impressionnante de Valentine Catzeflis. Elle connaît la scène depuis sa prime jeunesse, par le chant, la danse, le jeu. Elle est passée par le conservatoire où Bernard Sobel l’avait fait travailler. Depuis on l’a retrouvée dans Le Duc de Gothland et, ailleurs, dans Périclès de Shakespeare mis en scène par Declan Donnellan, notamment.

Une figure tragique, une beauté indéniable, une voix très belle, un timbre qui la rend reconnaissable à la première syllabe. Et avec, toujours, on  ne sait quoi de rebelle, de farouche, qui est comme inspiré par l’encre même de Franz Kafka.

Entamée en janvier 1922, l’écriture de ce roman, fut, on l’a dit, abandonné par l’écrivain. L’inachèvement est consubstantiel à toutes les oeuvres de Franz Kafk

Que cherche à nous dire Bernard Sobel qui signe ce moment avec Daniel Franco ? A la base, la traduction de Jean-Pierre Lelebvre pour l’édition de La Pléiade (Gallimard) et une adaptation d’Annie Lambert. Le traducteur nomme le moment, comme le nomme Kafka : « Le Châtiment d’Amalia ». Bernard Sobel sonde l’homme. Il l’écrit dans un texte bref, citant Molière : « L’homme est, je l’avoue, un méchant animal. » Le méchant animal détruit sa planète et condamne sa propre vie. Est-ce pour cela qu’Amalia crie, au milieu de la fête des pompiers ?

Enigmatique et très prenante, la mise en scène s’étoffe des lumières de Jean-François Besnard, et de son. Il est signé Bernard Valléry. Disons-le, on ne saisit pas clairement les bruits inquiétants qui déchirent le début du récit d’Olga. Mais peut-être les a-t-on rêvés ? Comme chez Kafka, doutent les « personnages ».

La question du lecteur, lorsqu’il s’aventure dans Le Château, porte sur le réel et le rêve, la réalité et le songe.  Ici, les trois comédiens, fortement présents, parviennent à nous donner le sentiment d’un effacement, à la fin.

On nous offre ainsi, en un moment saisissant et bref, quelque chose de l’essence du théâtre. Dans sa simplicité et sa complexité, dans sa cohérence et son hétérogénéité.

Au 100, Etablissement culturel solidaire, 100 rue de Charenton, 75012 Paris. A 20h00 du mardi au samedi, jusqu’au 1er février. Durée : 1h20. Réservations : www.100ecs.fr

Et : https://www.billetweb.fr/le-secret-damalia-un-chapitre-du-chateau-de-kafka

L’exposition de Gérard Venturelli se tient jusqu’au 1er février. Elle est accessible gratuitement aux heures d’ouverture du centre.

D’autre part, Les Bacchantes, une mise en scène précédente de Bernard Sobel, sera présentée en reprise au Théâtre de l’Epée de Bois, à la Cartoucherie de Vincennes, du 19 au 23 févier.

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