Au Lucernaire, trente-six années après sa création, on retrouve « Passagères », l’une des premières pièces du dramaturge. Tatiana Spivakova met en scène Catherine Gandois, face à Sarah Jane Sauvegrain et Vincent Bramoullé.

Où il est question de passages. Passage du temps. On nous dit que trente-six années ont passé depuis la première fois. Pourtant on a le sentiment d’entendre la regrettée Denise Bonal, de la voir. Etrange. Cette auteure, pédagogue et interprète s’est éteinte en 2011. Elle avait aussi joué Les Mères grises, de Daniel Besnehard.

On revoit l’Athénée. On revoit la gracile Catherine Gandois. Elle était là. Passage du temps : elle a la même silhouette, la même beauté, la même voix. On ne sait quoi de taciturne et de sauvage : ce qu’avait Kathia. Aujourd’hui, elle est Anna, rôle qui était celui de Denise Bonal. Et, face à elle, Sarah Jane Sauvegrain. On peut dire qu’elle est sa fille, ce qui ajoute au caractère précieux de cette reprise. Passage de flambeau. La jeune Sarah Jane n’a pas attendu ce partage pour imposer sa personnalité forte et attachante. Mais, pour cela également, on éprouve un petit pincement sentimental. Que tout spectateur peut partager car il n’y a pas de secret : Daniel Besnehard lui-même l’explique dans la « feuille de salle » remise au public !

Kathia et Anna. Un dialogue parfois difficile, et puis une complicité qui se diffuse comme malgré elles…Sarah Jane Sauvegrain et Catherine Gandois, accordées. Photographie d’Arthur F. /DR.

Au côté des deux comédiennes, Vincent Bramoullé, que l’on a souvent applaudi dans des spectacles de Laurent Pelly. Pour lui aussi, le temps a passé et il apporte une densité certaine au personnage de l’homme…

Cette pièce de Daniel Besnehard, mise en scène par Philippe Mercier, a parfois été reprise. Elle est originale et offre de beaux rôles aux protagonistes. Andreas Voutsinas l’avait montée avec Michèle Simonnet et Valérie Kaprisky, qui débutait alors au théâtre. Ce fut quelques années après la création, à la Gaîté-Montparnasse, au début des années 90. Un charme se dégageait.

Dans ce monde d’hommes qu’est un navire réquisitionné par l’armée, on ne rencontre que le seul Vincent Bramoullé, très bien. Photographie d’Arthur F./DR.

Car, par-delà l’intrigue, se diffuse un charme…Unité de lieu : on est sur un brise-glace, « L’Etoile rouge ». En un temps lointain et rude, celui de l’URSS, celui d’un monde où l’on se sent toujours sous surveillance. La scénographie de Salma Bordes s’inscrit avec intelligence dans l’espace de la salle Paradis du Lucernaire. Dans les lumières nocturnes de Cristobal Castillo, on devine une sorte d’entrepont, de coursive. C’est là que tout va se jouer.

Une femme trime au nettoyage, c’est Anna. Il faudra du temps pour que l’on comprenne quel a été son destin, et pourquoi, rétive, agressive, elle dialogue pourtant avec la jeune exaltée qu’est Kathia, qui a pu louer une cabine et rêve du Théâtre d’art de Moscou. Mais n’en disons pas plus, car la découverte des chemins de chacun apporte un supplément dramatique entêtant.

L’écriture est elliptique, en suspens, silences parfois. On devine bien qu’Anna a un secret…Catherine Gandois excelle à le faire sentir, sans rien surligner. Comme si tout son corps était éloquent. Et, malgré l’atmosphère sombre des scènes, on devine les regards, l’écoute, d’un personnage à l’autre.

Reprenant ce texte, Tatiana Spivakova, qui signe la mise en scène, l’a légèrement transformé. Elle nous fait entendre, lointainement, comme on entendrait un chant, au loin, des poèmes d’Anna Akhmatova. Ils sont « chuchotés » par Sati Spivakova. Pourquoi pas ?

Mais l’essentiel se joue dans le jeu, tout en nuances, des trois interprètes. De même, la création sonore de Malo Thouément, pour inventive qu’elle soit, est parfois un peu trop présente. Ce sont des impressions. Or, répétons-le, ce qui importe, ici, ce sont les personnages imaginés par Daniel Besnehard. Il sait à merveille donner de l’épaisseur à des êtres. Une vérité. Les interprètes les aiment ! Et, dans cette nouvelle production, soutenue par Dominique Besnehard, frère jumeau de Daniel, c’est ce qui frappe le plus. La vérité, l’intensité, la profondeur sans raideur de l’engagement de chacun à redonner vie à cette belle et déchirante histoire.

Lucernaire, salle Paradis, du mardi au samedi à 21h00, dimanche à 17h00. Durée : 1h20. Tél : 01 45 44 57 34.

www.lucernaire.fr

Jusqu’au 22 mars. On peut lire le texte aux Editions Théâtrales et également dans L’Avant-scène théâtre.

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