S’interrogeant à la fois sur la place des adolescents dans notre société et sur l’irruption de l’intelligence artificielle dans notre quotidien, il signe avec « Contes et légendes », par-delà ces interrogations, une célébration bouleversante du théâtre même.

Le titre ne peut pas nous tromper. Contes et légendes dit bien qu’il ne s’agit pas d’une plongée sociétale et scientifique dans notre monde. Et pourtant, c’est là l’étonnant paradoxe de ce nouveau spectacle, l’effet de vérité nous saisit. Joël Pommerat a qualifié son précédent spectacle théâtral Ca ira (1) Fin de Louis de « fiction vraie ». Dans Contes et légendes, il y a du vrai, et en tout cas une impression de réalité, et de l’imagination…

Dans un entretien daté de novembre 2019, date de la création de Contes et légendes, l’écrivain-metteur en scène indique que « le point de départ de ce projet était l’enfance. Et plus précisément l’enfance comme période de construction et de fabrication de soi. » Puis, dans le processus de travail, sont apparus les robots humanoïdes. De la construction de l’humaine nature, à la construction par l’artifice, d’un troublant semblant d’humanité.

Une des images de « Contes et légendes ». Avec au fond, sur le canapé, Léna Dia et Angéline Pelandakis, et devant la table, Marion Levesque, en jeune garçon et Lucie Guien, en robot blond. Photographie DR d’Elizabeth Carecchio.

Un thème profondément littéraire, un questionnement ultra philosophique et savant. De L’Eve future de Villiers de l’Isle-Adam aux fascinants androïdes que l’on a vu « jouer », à Gennevilliers, en 2012, avec des comédiens dans les spectacles du Japonais Oriza Hirata, artiste qui travaille avec l’éblouissant concepteur Hiroshi Ishiguro, les robots sont parmi nous.

Sur le plateau, ce sont des adolescents qui surgissent. Ils parlent comme des ados, ils ont des dégaines d’ados, la même manière syncopée de s’exprimer et un goût prononcé pour l’exagération lexicale à nuance agressive. Deux garçons, une fille…

Il paraît qu’à La Rochelle, lors de la première représentation du spectacle, le public se demandait pourquoi ces garçons ne venaient pas saluer… La distribution le révèle : il y a sur le plateau un acteur, Jean-Edouard Bodziak –et il incarne les adultes- et neuf actrices. L’une d’elles représente les « grandes personnes ». Les huit autres sont les ados, garçons et filles et les robots.

Le prodige est là. L’ensemble de récits brefs, enlevés, qui se succèdent vivement sur le plateau dessiné et éclairé par Eric Soyer, nous saisit. On « voit » et on « entend » des adolescents, comme on voit et on entend les robots…

Une autre photographie d’Elizabeth Carecchio.

Sur ces deux fils, chaîne et trame, se développent des thématiques diverses, logiquement surgies : question du genre, de l’homosexualité, de l’identité, de la transmission, de la fonction parentale, de l’éducation. Ici, pour graves que soient les thèmes, pour inquiétantes soient certaines situations, pour troublants soient les personnages, l’humour n’est jamais loin et cela donne au spectacle une force encore plus grande.

Joël Pommerat, par-delà les questions qu’il soulève, a une nouvelle fois élaboré un spectacle neuf.  La beauté, l’harmonie, le son, les lumières nous rappellent à ce grand art singulier qu’il a su faire éclore et l’on ne peut qu’être en admiration devant ces Contes et légendes, qui supposent un travail exceptionnel dans la direction d’acteur et un talent formidables de la troupe réunie. On a cité l’homme, Jean-Edouard Bodziak, citons, Elsa Bouchain, les adultes au féminin et, par ordre alphabétique, Prescillia Amany Kouamé, Lucie Grunstein, Lena Dia, Angélique Flaugère (le robot Eddy), Lucie Grunstein, Lucie Guien (l’un des robots, ), Marion Levesque (le troisième robot), Angélique Pelandakis, Mélanie Prezelin.

Comme toutes les créations de la Compagnie Louis-Brouillard, ce spectacle va connaître une très longue vie et nous aurons plusieurs fois l’occasion d’en parler, d’en reparler. Et n’oublions pas que Joël Pommerat ne cesse d’apporter des modifications, des nuances, à tout ce qu’il entreprend. A suivre donc.

Nanterre-Amandiers, à 20h30 du mardi au samedi, sauf jeudi à 19h30 et dimanche à 16h00. Durée : 1h50. Jusqu’au 14 février. Tél : 01 46 14 70 00. Puis en tournée jusqu’au printemps, dans toute la France.

Pas encore de commentaires

Comments are closed