Dirigée par Elisabeth Chailloux, elle donne force particulière à la femme qui parle tant dans Hilda de Marie NDiaye, face à Gauthier Baillot et Lucile Jégou.

De larges panneaux qui pivotent ne ferment pas tout à fait le plateau : à jardin, le côté de la maison, obscur. On devine un porte-manteau, une lampe. Le fauteuil de cuir qui est à vue, disparaît de temps à autre, derrière la cloison. C’est le côté de la femme qui parle. De l’autre, on distingue beaucoup mieux, à l’arrière, une table de cuisine. C’est l’appartement où Hilda vivait avec son mari et ses deux enfants. Parfois, de grandes images d’immeubles, style HLM, sont projetées au fond. C’est tout ou presque. De la transparence, de la lumière, des faux jours. Une scénographie et des éclairages d’Yves Collet et Léo Garnier.

Franck, Gauthier Baillot, tente de s’opposer à la femme qui lui vole, littéralement, sa femme. Photographie de Jean-Louis Fernandez. DR.

Il y a près de vingt ans Frédéric Bélier-Garcia avait mis en scène Zabou Breitman dans ce texte étrange et dérangeant, écrit de sa plume singulière par Marie NDiaye. On ne l’avait pas oublié. L’auteure ne s’embarrasse pas d’introduction. On est au cœur du propos, immédiatement. Une femme, bourgeoise, bien mariée, trois enfants, une jolie petite femme blonde et lumineuse, reçoit le mari d’Hilda. Elle veut Hilda que l’on ne verra jamais. Elle veut Hilda dont on lui a dit qu’elle était belle, efficace, idéale pour elle, Madame Lemarchand. On est en province. Comme on pourrait être en Afrique au temps des colonies et qu’une épouse veuille une « Fatou », puisqu’ainsi ces dames appelaient toutes leurs employées…

Personnellement, on n’a jamais pris ce texte très puissant, pour une critique de la gauche bien pensante et égoïste. Personnellement, on n’a jamais pris ce texte pour une description sociétale. Mais bien pour une plongée au cœur de la folie, de la peur, de l’assujettissement. De la solitude, de la névrose.

Les trois personnages s’affrontent… Photographie de Jean-Louis Fernandez DR

Madame Lemarchand, Natalie Dessay, dans sa seyante petit robe à dominante rouge, chignon souple, cache un dibbouk. Elle pense qu’elle peut acheter Hilda. Elle passe un contrat avec le mari de la jeune femme, mais il a tôt fait de comprendre que cette patronne est dangereusement déséquilibrée.

En quelques lignes, en un temps serré –une heure trente de spectacle- et quelques séquences, Marie NDiaye parvient à multiplier les événements, jusqu’à l’accident de Franck Meyer, Gauthier Baillot, l’époux d’Hilda, qui appelle à la rescousse sa belle-sœur Corinne, Lucile Jégou. Deux personnages qui résistent. Mais Franck est un ouvrier qui perd son travail et qui ne possède pas la sûreté de langage de Madame Lemarchand. Corinne, elle, s’oppose frontalement à la méchanceté, au délire de celle qui retient sa sœur prisonnière.

En scène une heure trente durant, Natalie Dessay est très bien dirigée. Elisabeth Chailloux, metteuse en scène fine, musicale dans sa vision du théâtre voit Madame Lemarchand comme un vampire. Même si au contraire, on pense que cette femme est hantée, la représentation est remarquable.

Seule, paumée, destructrice…Natalie Dessay, dans la solitude et la folie de Madame Lemarchand. Photographie de Jean-Louis Fernandez. DR.

Le grand écrivain qu’est Marie NDiaye dit qu’elle ne sait pas tout de ses personnages. Ainsi sommes-nous dans la même position.

Gauthier Baillot, dans l’économie, sans démonstration, laisse affleurer le désespoir, l’impuissance de Franck. En quelques miinutes, Lucile Jégou, donne sa force morale, son intransigeance à la soeur d’Hilda. Ils sont excellents.

Natalie Dessay est idéale qui laisse sourdre tous les sentiments contradictoires qui perturbent Madame Lemarchand. Aussi douce et séduisante qu’elle peut être rigide et inquiétante, jusqu’à terroriser tout le monde, l’interprète nous offre toutes les nuances d’une âme perdue. C’est une très grande interprétation, du côté d’une ligne tragique.

Les Plateaux sauvages, à 20h00 du lundi au vendredi et le samedi à 17h00. Jusqu’au 30 octobre. Puis en tournée en 2022, notamment à Caen, Ivry, Toulon. Durée : 1h30. Tél : 01 83 75 55 70. www.lesplateauxsauvages.fr

« Hilda » a été publié aux Editions de Minuit, 9€.

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