Directeur de la manifestation qui devait se tenir en juin prochain à Montpellier, son directeur, Jean Varela, vient d’annoncer l’annulation de l’édition 2020. Il cite une lettre de la correspondance Jouvet-Copeau. Un grand enseignement.

Plutôt que de faire d’inutiles commentaires, nous publions ici le communiqué du Printemps des comédiens, qui explique parfaitement, comment après avoir réfléchi et consulté toutes les instances impliquées dans cette manifestation, devenue sous la direction de Jean Varela, le meilleur des rendez-vous du spectacle vivant, en France, ses responsables ont pris, la mort dans l’âme mais en toute clairvoyance éthique, la décision de l’annulation. Mise au point par Jean Varela et ses équipes, et notamment Eric Bart, la programmation était forte et audacieuse.

Il arrive que le théâtre doive s’effacer devant la peste. Dans les tranchées de 14-18, Jouvet le savait.

Jean Varela, une décision prise après avoir consulté toutes les instances liées à la manifestation. Photo DR/Sylvain Thomas/AFP.

En complément, nous publions une lettre de Louis Jouvet à Jacques Copeau, qui éclaire cette difficile décision.

« La situation sanitaire exceptionnelle à laquelle nous faisons face et qui bouleverse déjà nos vies si profondément nous oblige à ce jour à prendre des décisions difficiles.

Jean-Claude Carrière, président de l’association, le conseil d’administration, Jean Varela, directeur, et toute l’équipe du Printemps des Comédiens ont étudié la situation.

Nous avons ensuite consulté nos partenaires publics, Montpellier Méditerranée Métropole, le Conseil Départemental de l’Hérault, le Ministère de la Culture / DRAC Occitanie, la Région Occitanie, ainsi que notre club de partenaires privés.

Au regard de l’ampleur de l’épidémie nous pensons devoir agir en responsabilité afin de protéger le public et le grand nombre de personnes nécessaires au festival contre tout risque de contamination.

Nous avons décidé aujourd’hui l’annulation de la 34ème  édition du Printemps des Comédiens prévue du 29 mai au 27 juin 2020 en raison de problèmes de santé publique liés à l’épidémie de coronavirus.

C’est avec une grande tristesse que nous nous sommes résolus à cette décision, la priorité pour nous est la santé et la sécurité de tous ceux qui, par leur fidélité et leur engagement font du Printemps des Comédiens un des plus beaux moments de théâtre de l’année.

Nous resterons de tout cœur aux côtés de notre public, nos artistes, notre personnel, nos bénévoles, nos partenaires et prestataires impactés.

Nous exprimons notre soutien et notre solidarité aux personnes malades et à toutes celles et ceux qui luttent contre le virus.

Déjà en lien grâce à notre RadioWeb PCM, disponible sur notre site internet et sur la plateforme Soundcloud, nous nous mobiliserons pour organiser des moments de partage autour de notre amour du théâtre. Restons ensemble tournés vers l’avenir !

La prochaine édition du Printemps des Comédiens aura lieu du 28 mai au 27 juin 2021.

« Le juste espoir est prompt et vole avec des ailes d’hirondelle »

William Shakespeare

Vue générale du Domaine d’O à Montpellier, lieu principal du Printemps des comédiens. DR.

Correspondance Jacques Copeau/Louis Jouvet :

 Jacques Copeau (1879-1949) à Louis Jouvet (1887-1951), au front depuis septembre

1914 comme infirmier puisqu’il a un diplôme de pharmacien. Copeau avait engagé Dullin et Jouvet au Vieux-Colombier, en 1913, lorsqu’il reprit cette salle. C’est Jouvet, avec le titre de régisseur général, qui mit au point le dispositif scénique.

Démobilisé, Jouvet rejoindra le Vieux Colombier et suivra Copeau à New York, continuant son travail de conception de salle au Garrick Theatre.

Jacques Copeau à Louis Jouvet. Le 16 octobre 1914 : (…)

J’entre de temps en temps au Colombier. Je m’assieds dans la poussière et je reste là quelques instants, imaginants les lumières, un décor, les mouvements d’une comédie…Allons, mon vieux, pas de mélancolie. Nous ferons ensemble de grandes choses, quand la paix nous sera rendue. Je t’embrasse. Jacques Copeau

Louis Jouvet à Jacques Copeau. Le 14 juin 1915 :

Cher patron (…) Je vous écris de nuit-de garde-au milieu d’une pétarade épouvantable-qui me fait rêver aux bruits de coulisse pour le « cinq » de Dom Juan- symphonie cependant monotone et que connue ! Vous avez vu par les communiqués que cela« barde » devant nous. Alertes sur alertes-ces derniers jours ont été chauds-sueurifiants- et forts embesognés.( …) Je voudrais savoir ce qu’il en est 1° des travaux en cours ou décidés au théâtre – fosse d’orchestre, atelier souterrain sous le hall, etc 2° du loyer (3°) 4° des pendrillons laissé chez Maréchal-avec des madriers ? 5° si vous avez envisagé (la fin de la guerre prévue pour différentes dates dans le cours des âges et des saisons) la façon de rouvrir et les détails pour cette réouverture ? (…) Moi, je crois que je me porte bien-vous savez que je n’en suis jamais sûr. Je travaille L’École des femmes et Dom Juan (…) J’ai un Verlaine (un agrégé de philosophie, engagé avec qui je vis, le possède). Je lui passe mon Saint François et mon Montaigne et mon Molière – je lui récite tout ce que je puis – il me rend tout ce qu’il peut et je fais des progrès je crois. (…) J’adore et je découvre de plus en plus Molière, et je rêve farce et galéjades en liberté (ces cochons là n’arrêtent pas une minute). J’ai été fort frappé dans Dom Juan de la compréhension du christianisme et des problèmes religieux, malgré ce qu’en dit, je crois ce vieux Lanson – autrefois étudié. Et je serai très heureux si vous avez beaucoup de farces en provision – et si vous en avez écrit une, comme vous me le promettiez.

Je vous quitte, ayant encore longtemps à écrire. Mais ce bruit est insupportable. Je vais lire un peu de Saint François dulcifiant et balsamique – qui avec Sagesse est mon grand remède.

(…) (comme un P.S 😉 Voilà le sergent qui siffle, c’est l’appel- il est cinq heures-je vous souhaite bonjour. Et les Boches recommencent. Ça va durer toute la journée peut-être encore. Ah ! les em…deurs !

Je vous quitte pour les thermomètres, les urinaux, les bassins, le coton, les pinces, l’eau bouillie- et la teinture d’iode. Ah ! Rendez –moi mon Colombier. À vous. L.J.

Ref : Jacques Copeau Louis Jouvet Correspondance 1911-1949, édition établie, présentéeet annotée par Olivier Rony, Paris, Gallimard, 2013, p.154-159.

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