Celia Daniellou-Molinié a écrit et met en scène Finistères. Spectacle pour un homme seul, quelques voix off, de la magie. Récit d’un frère évoquant son jumeau, diagnostiqué schizophrène.

Un grand jeune homme surgit. On le connaît. Il a joué autrefois au théâtre du Soleil. Il a une allure de jeune homme, mais il a bien ses quarante ans, Francis Ressort…Parce que l’on attend quelques spectateurs en retard, il propose des tours de magie avec un jeu de cartes. On est déjà dans la fiction, puisque le spectacle commence certainement tous les jours ainsi, et dans la palpitation de la réalité : la magie c’est toujours, « mais comment fait-il ? », « mais quel est le truc ? ».

La palpitation du réel, c’est en fait le fil qui sous-tend Finistères. Celia Daniellou-Molinié, passée par l’Ecole Normale Supérieure, docteure ès lettres, passionnée de théâtre, intellectuelle et artiste, formée à la mise en scène en stages exigeants, propose avec Finistères une tentative pour approcher la maladie mentale. Rien de clinique dans sa démarche. Ce qui l’intéresse c’est le récit, la poésie. L’émotion.

Francis Ressort et un jeu de cartes, et bientôt beaucoup plus de magie…Une photo de Celia Daniellou-Molinié. DR.

Elle le dit : elle s’est inspirée de plusieurs cas pour composer Finistères. Mais, de fait, c’est un cas unique que l’on croit saisir en écoutant Alban parler du destin de son frère jumeau Titouan. On croit tout. On y croit. Au fur et à mesure, on analyse. Et l’on se dit que les parents sont bien étranges qui semblent effrayés par la naissance de leurs garçons jumeaux et font tout pour les séparer. La schize, c’est eux qui la cultivent, se dit-on lorsqu’Alban nous raconte leur enfance, leur éloignement puisqu’il va à l’école publique tandis que son frère est envoyé au loin dans une école privée.

Leur enfance, c’est la Bretagne. Ils sont nés à Douarnenez, ont grandi à Camaret, Presqu’île de Crozon. Les parents, on l’apprend plus tard, sont professeurs de lettres. Des soixante-huitards écolos, qui luttent contre le nucléaire, et ont baigné, au cours de leurs études, dans les discours de l’antipsychiatrie.

On croit à tout cela tant Francis Ressort est convaincant, vrai. Qu’il mette la capuche du sweat rouge qu’il porte (costume Barbara Gassier) et Alban devient Titouan. Oui, on croit. On a le cœur serré. On connaît des malades mentaux. On connaît le désarroi des parents, on connaît les dénégations, l’impuissance, le désespoir qui peut saisir les familles, les proches. « Qu’est-ce que l’on a raté ? » se demandent les parents dont on entend parfois les voix « off » portées par les enregistrements de Camille Grandville et Jean-Paul Ramat.

Avec une capuche, voici Titouan, qui voit plus, qui comprend plus, qui fait des liens. Photographie de Bruno Guillard. DR.

Avec beaucoup d’intelligence, une intuition profonde de la différence, de l’altérité, Celia Daniellou-Molinié, a fait appel à la magie. Les cartes, mais aussi les images inouïes. Le créateur, pour ce spectacle, est Arthur Chavaudret, assisté de Lucas Thébault. Certaines apparitions sont inspirées du formidable Etienne Saglio, avec son accord. Un supplément de poésie et d’irréalité.

Un seul comédien en scène, un seul récit, mais une équipe artistique de premier ordre, un univers très travaillé : lumières d’Elsa Revol et Sébastien Marc, son Clément Gassier, avec Stéphane Leclercq, musique Clément Gassier également, qui est compositeur et Antoine Reininger, Catherine Lamagat, Jean-Marc Serre. On les cite, car on devine qu’ici le collectif, ici dans cette compagnie 16.51 Ouest, le partage est essentiel. Ce sont des enfants du Soleil, Celia Daniellou-Molinié, comme Francis Ressort et ils sont accueillis chez la grande Ariane Mnouchkine.

Une des images « magiques ». Photographie de Bruno Guillard. Mais on ne vous montre pas tout !

L’émotion qui saisit le spectateur est puissante, profonde. Avec ce texte, sobre, avec cet interprète au visage ouvert, au regard profond, à la voix bien placée. De tout son cœur, de tout son corps (il a fait de la danse, également), Francis Ressort, très bien dirigé par Celia Daniellou-Molinié, nous conduit à ces frontières troublantes de la raison et de la déraison, des visions, des fantasmes, des délires, des apparitions, des fantômes. Mais il nous fait saisir la souffrance de Titouan, aussi. Pas seulement ses rêves fantasmagoriques.

Cartoucherie de Vincennes, salle de répétition du Théâtre du Soleil. Du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Durée : 1h20. Réservation :          07 66 16 52 41.

reservations@1651ouest.fr

A noter : reprise du spectacle écrit, mis en scène, interprété avec une troupe brillante par Simon Abkarian, Electre des Bas-Fonds, du 10 juin au 15 juillet. Dans la salle du Théâtre du Soleil.

L’Ile d’or se donnera en mai, seulement le week-end. Le spectacle est à l’affiche du TNP-Villeurbanne du 9 au 26 juin.

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