Plus va le temps, plus Peter Brook creuse les interrogations de Shakespeare. En se penchant une fois de plus sur la dernière œuvre, en compagnie de Marie-Hélène Estienne, il offre aux spectateurs un moment miraculeux de théâtre pur.

Quelques éléments de bois, des pièces de textiles, sont répartis sur le plateau dégagé des Bouffes du Nord. Le rouge domine. A un moment du spectacle, un rouge intense, un rouge sang vermeil, noiera l’ensemble du plateau et des murs faussement décrépits.

Le théâtre est plein à craquer et, à la fin, la ferveur, l’admiration, l’émotion du public éclateront en applaudissements soutenus, longs, intenses, auxquels répondent les acteurs, bouleversés, eux aussi, comme étonnés de l’écoute et de la reconnaissance du public.

C’est l’un des très grands spectacles de ce printemps. L’immense spectacle, petit format (1h15), épure, stricte direction des comédiens réunis, venus du monde entier, toutes générations liées, ellipses, et tout se comprend. On a ici la quintessence de La Tempête de William Shakespeare. Dernière œuvre de l’immense écrivain à la poésie universelle.

On ne doit pas détailler ici les mouvements, les allées et venues, les surprises, la puissance de chaque scène, la simplicité apparente qui n’est ici qu’approfondissement, et que l’on connaisse ou non La Tempête, chacun est frappé, reçoit tout dans la lumière.

Marie-Hélène Estienne et Peter Brook s’appuient sur la traduction de leur ami, de leur frère en travail et recherche, Jean-Claude Carrière.

La distribution est superbe : off, on entend Harué Momoyama, qui ne vient pas saluer et qui donc n’est pas « live ». Une voix essentielle dans la représentation. On ne sait pas d’où vient cette voix pendant le spectacle. Les hauts de la salle, les coulisses ? Une voix qui est littéralement un protagoniste.

Un Prospéro d’une humanité profonde. Photographie de Marie Clauzade. DR.

Prospéro est incarné Ery Nzaramba, qui a joué avec Peter Brook The Suit et Battlefield. Elégant, tendrement autoritaire avec sa fille, Paula Luna, blonde, lumineuse, merveilleuse. Prospéro est très bon et doux avec Miranda, mais dur avec ses ennemis et stratège. C’est tout Shakespeare.

Dans la double partition de Caliban, celui à qui l’île appartenait, et du jeune homme qui a échoué sur l’île, sans connaître les vilenies de adultes, Sylvain Levitte est idéal. Il est parfait en fils de magicienne réduit en esclavage, et délicat en amoureux…

Autres incarnations magistrales, celle de Marilu Marini, qui fut Caliban, mais oui, chez Alfredo Arias, est ici Ariel. Ses ailes : les pans de son vaste manteau. Elle est si expressive, si coquine, si précise dans le sentiment comme dans la mimique, que l’on est subjugué.

Au centre, dans le rôle de Caliban, Sylvain Levitte, entouré des jumeaux…Photographie de Marie Clauzade. DR.

Enfin, les jumeaux Fabio et Luca Maniglio, ajoutent la magie de leur troublante ressemblance, à des scènes cocasses comme Shakespeare y tient tant.

Une soirée immense. Du théâtre pur. Le geste magistral d’un poète extraordinaire, Peter Brook. Ici assisté d’une femme de théâtre qui est elle aussi du côté de l’épure, Marie-Hélène Estienne.

Emotion et joie : on sort de là galvanisé, sûr que le théâtre est puissant, infiniment. Poésie pure et compréhension du monde.

Théâtre des Bouffes du Nord, à 20h30 du mardi au samedi, supplémentaire le samedi à 15h30 et le dimanche à 16h00. Tél : 01 46 07 34 50. www.bouffesdunord.com

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