On hésite à parler de ces moments auxquels on n’accède que par chance professionnelle. Mais ne faut-il pas saluer les artistes ?

Un vendredi après-midi à giboulées. Loin du printemps, pourtant. Nuages et pluie, puis flux de vent pour laver le ciel. Direction, Gare au Théâtre, à Vitry. Une très bonne adresse, depuis longtemps. Une équipe de jeunes très entreprenants qui, des étés durant, nous ont offert, sous le titre amusé de « Nous n’irons pas à Avignon », des rencontres toniques, des spectacles innovants, des personnalités originales.

Cet après-midi-là, on est invité à une « sortie de laboratoire » : grand nom pour petite forme, représentation brève –lecture d’ailleurs, en fait- mais d’abord travail très sérieux, intelligent et sensible pour un texte délicat et profond, en prise avec notre monde.

Gare au Théâtre a été fondé en 1996 par le très actif Mustapha Aouar et sa « Compagnie de la Gare ». Il a monté des dizaines de spectacles, au bord des rails et entrepôts, mais également ailleurs car son talent, sa liberté, l’ont conduit sur d’autres chemins, à l’invitation d’artistes ou d’institutions. C’est lui, également, qui a lancé en 1999, le festival « Nous n’irons pas à Avignon ».

Mustapha Aouar continue sa route ailleurs, avec sa compagnie Delagare & Cie.

Il y a quelques mois, le conseil d’administration a choisi, entre de très nombreux dossiers de candidature, Diane Landrot, habituée à l’administration, et l’écrivain Yan Allegret. Ils ont repris le cap d’une programmation dévolue principalement aux auteurs.

Vue du site de Gare au Théâtre, à Vitry. Photo DR.

C’est un privilège, ces temps-ci, que de pénétrer dans une salle, s’asseoir, en respectant distance grande, gestes barrière, etc… et d’assister à un spectacle ou à une lecture. Ces moments sont pour le moment réservés aux professionnels en espérance d’une reprise.

Ici, nous étions invités à assister à une lecture, très travaillée, sous la direction du metteur en scène italien Salvino Raco, assisté de Carolina Basaldùa, d’un texte récent de Joseph Danan, L’Habitant du dehors.

Deux virtuoses du jeu : Charlie Nelson, Philippe Fretun, et une toute jeune fille dans la partition d’un adolescent, Constance Parra.

Affiche du spectacle. DR.

Dans la salle, Marie-Louise Bischofberger qui a dirigé il y a quelques mois Charlie Nelson dans une adaptation très réussie de textes de Maupassant, Dominic Gould, comédien lui aussi présent dans le Maupassant, l’écrivain et critique Gilles Costaz, et des jeunes du monde du théâtre.

Un espace vide, trois chaises, et évidemment, pour nous présenter ce travail, cette « sortie de laboratoire », Joseph Danan lui-même. Un grand universitaire qui a formé des étudiants des années durant, par ses cours et sa direction de thèses, un auteur dramatique très original. Un « labo »,  ce sont quatre jours de travail, pour une lecture très fluide et sensible, à partir d’un texte particulièrement intéressant. Un ancrage dans notre monde. Aujourd’hui, deux hommes. L’un qui vit avec son enfant et se préoccupe beaucoup d’un « habitant du dehors », qu’il a eu l’occasion d’aider –sans se ruiner- et qui l’obsède par sa présence même. C’est Charlie Nelson. L’autre, dans l’autre aile de l’immeuble, observe. C’est Philippe Fretun. Entre eux, l’ado, Constance Parra.

Ce que réussit merveilleusement, avec tact, discrétion, Joseph Danan, c’est de nous parler de notre monde, de notre malaise face aux migrants démunis, migrants ou hommes et femmes et jeunes que le destin a jetés à la rue. Joseph Danan nous parle aussi de notre culpabilité et de notre attitude parfois irrationnelle, face, notamment, aux demandes de la rue. Mendicité appuyée ou présences silencieuses.

Il glisse, avec intelligence, une allusion à un exil qu’il a connu, en 1962. Il avait onze ans. On n’est pas obligé de faire le rapport avec sa propre vie. Quand on entend « La Sénia », seul nom propre de L’Habitant du dehors, on traduit Oran et on se souvient que c’est là-bas que Joseph Danan est né. Mais c’est le « personnage » qui a vécu cet épisode et s’interroge : ainsi, on a pu connaître soi-même l’exil, et se fermer aux autres ?

Charlie Nelson déploie avec rigueur toute la puissance du spectre très large de son jeu. Il est très engagé, très émouvant. Philippe Fretun, dans une partition moins développée, mais tout aussi importante et finement écrite, est comme toujours subtil, délicat. Entre eux, la jeune Constance Parra est idéale, dans l’économie et dans une présence soutenue, à l’écoute de ses grands aînés.

Bref, un très beau moment de théâtre dont on espère pouvoir suivre les métamorphoses, dont on espère qu’un jour un grand nombre de spectateurs pourront le découvrir.

Gare au Théâtre, 13, rue Pierre-Sémard, 94000 Vitry. A deux pas du RER C Vitry.

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