Deux soirs à la Tempête

On ne sait jamais très bien pourquoi l’on abandonne, parfois longtemps, ce moyen modeste de parler du théâtre. Il y a des urgences. Des articles à composer pour Marianne web ou pour La Tribune Dimanche. Des spectacles si originaux que l’on a l’envie et parfois le devoir d’en parler, aussitôt vus. Et puis le train-train des productions tellement médiatisées qu’on a le sentiment de les connaître de si près que rien ne nous étonne vraiment.

Ne quittons pas la Cartoucherie où nous avons applaudi la merveilleuse Geneviève de Kermabon avec un spectacle qui sera repris et diffusé, espérons-le. Glissons à la Tempête, où, autrefois, du temps de Philippe Adrien ou de Jacques Derlon, lorsque deux spectacles étaient à l’affiche, on pouvait les voir le même jour notamment les samedis et dimanches. C’est fini.

On a donc repris deux fois le chemin de la Cartoucherie pour La Grande dépression et pour Même si le monde meurt. Un très jeune auteur d’un côté, Raphaël Gautier pour le premier spectacle cité, qui se donne dans la petite salle nommée Copi, sous la direction d’Aymeline Alix, formée au conservatoire et que l’on connaît comme interprète sensible. De l’autre, un auteur reconnu pour Même si le monde meurt, Laurent Gaudé, mis en scène par la sensible Laëtitia Guedon, qui dirige huit jeunes comédiens.

L’écriture est la préférence de Raphaël Gautier. Il est passé par l’ENS (Ecole normale supérieure) en arts du spectacle et dramaturgie, avant d’intégrer le département écriture de l’ENSATT (Ecole nationale supérieure des arts et techniques du théâtre). Dans ce cadre, on a un jour demandé aux étudiants de composer une pièce sur le thème des années 30. Il n’y connaissait pas grand chose. Il s’est documenté. Evidemment il est tombé sur Adolf Hitler et le nazisme, sur Leni Riefenstahl, mais aussi sur Walt Disney, et sur Mickey. Il choisit une année, 1933. Et pour lier toutes ces aventuriers, il imagine le cauchemar d’un homme ordinaire aux idées suicidaires, en 2023. Ce « personnage » consulte un psy et se laisse aller à ses angoisses et visions. C’est joué avec vivacité par six comédiens. Cinq d’entre eux, dont Christian Cloarec, l’aîné, très talentueux, passent d’une époque à une autre, d’une apparition à une autre, avec alacrité. Saluons Chadia Amajod, Agnès Proust, James Borniche, Nathan Gabily. Et puis, dans la partition du grand rêveur, Stanislas Roquette donne au personnage-prétexte l’énergie aérienne, la liberté délirante et affolée, qui conviennent.

Aymeline Alix, qui dirige le groupe et donne de la densité au propos de l’auteur, fait preuve d’une autorité sans rigidité qui fait de La Grande dépression un spectacle heureux et drôle, tout en demeurant angoissant.

Même si le monde meurt est le texte d’un écrivain dont les qualités sont depuis longtemps reconnues. L’étendue de ses manières et de ses virtuosités n’est pas à rappeler ici. Laurent Gaudé. La metteuse en scène, directrice inspirée des Plateaux Sauvages, dans le XXème arrondissement, Laëtitia Guédon dirige pour cette « dystopie », de jeunes artistes de l’Atelier Cité de Toulouse. Quatre filles, quatre garçons. La scénographie d’Amélie Vignals, les lumières de Philippe Ferreira, les mettent en valeur. Ils jouent sur le plateau, mais aussi depuis la salle.

S’ils disposent de micros, ils ont tendance à crier, ce qui est dommage, car ce caractère arase le propos de l’écrivain, donne une couleur artificielle à la représentation, ce qui est dommage. Mais saluons donc Marine Déchelette, Elise Friha, Marine Guez, Alice Jalleau et Matthieu Carle, Mathieu Fernandez, Thomas Ribière, Julien Salignon. Ce ne sont pas des débutants. On a déjà applaudi certains et certaines par ailleurs. Le public est très sensible au propos, comme si lui-même était très angoissé par l’avenir. Le théâtre est un miroir…

Théâtre de la Tempête, jusqu’au 6 avril. Réservations et renseignements au 01 43 28 26 26.

www.la-tempete;fr