Julie de Lespinasse, une héroïne racinienne

Christine Letailleur a conçu l’écriture et la mise en scène de l’évocation belle et bouleversante de celle qui anima au XVIIIème siècle un célèbre salon et fit de l’amour l’essence même de sa vie. Judith Henry illumine la représentation qui palpite également avec les apparitions de Manuel Garcie-Killian et avec la voix off d’Alain Fromager.

Emmanuel Clolus que l’on connut il y a des années alors qu’il travaillait auprès de Louis Bercut, que l’on n’oubliera jamais, est l’un des artistes qui accompagnent au long cours Stanislas Nordey. Mais aussi Christine Letailleur qui cosigne les scénographies car, pour elle, le déploiement d’un texte passe par un espace qu’elle visualise en partie.

Pour cette création inspirée de la correspondance de Julie de Lespinasse avec le comte de Guibert, les comédiens sont dans une boîte ouverte au fond par une fenêtre et un passage vers les coulisses de cour. Mais surtout, cette boîte est magique : des tablettes-écritoires apparaissent, des portes s’ouvrent, une cheminée surgit. A la fin, au milieu, il y aura une méridienne, lieu d’abandon, quand ce n’est pas le parquet nu. La plupart du temps, Judith Henry est debout et va et vient, comme prise dans un mouvement qui figure à la fois l’ivresse d’aimer de Julie de Lespinasse et sa souffrance. Son égarement consenti.

Une délicatesse de tous les éléments de la représentation. Photographie de Jean-Louis Fernandez. DR. Une inspiration picturale.

Les lumières de Grégoire de Lafond donnent aux parois des teintes changeantes, à dominante de bleus. On demeure dans un clair-obscur avec flammes vacillantes des bougies, contre-jours, atmosphère de réclusion, de recueillement sur le plaisir et la douleur d’être amoureuse. Vers la fin, des nuées d’oiseaux strient les murs qui se transforment, semblent changer de consistance, comme dans un rêve. Des vidéos de Stéphane Pougnand. L’ensemble lumières et images, est très beau.

Beaux le sont les costumes d’Elisabeth Kinderstuth. Strict et élégant, celui de Mora, éblouissante la robe de Julie, qui elle aussi, change littéralement de couleur selon les éclairages : on peut la croire de faille et soie sauvage chocolat, mais elle peut prendre un ton coq-de-roche, comme une flamme…ou taupe quand la lumière est sourde, quand l’âme étouffe.

Julie de Lespinasse –dont Jean-Claude Brisville avait évoqué le destin, auprès de Madame du Deffand, dans L’Antichambre, une de ses très belles pièces- aura passé sa vie à tenir à une certaine distance celui qui l’aimait vraiment, ainsi son aîné de quinze ans, D’Alembert, abandonné par sa mère, comme elle. L’homme illustre, mathématicien et philosophe, gloire de l’Encyclopédie, fréquenta le salon de Madame du Deffand, qui avait fait de Julie sa lectrice avant qu’elle n’ouvre elle-même, à trente-deux ans, en 1764, son propre salon. D’Alembert, saisi par leurs destins de « bâtards », voua à la jeune femme une passion sans espoir. Pour le Marquis de Mora, jeune amant espagnol, il n’en est pas de même. C’est la famille qui empêcha leur mariage et lui en mourut. Le spectre est là, par la dense et douce présence de Manuel Garcie-Killian.

Jeux d’ombres : le fantôme de Mora est bien présent grâce à Manuel Garcie-Killian. Photographie de Jean-Louis Fernandez. DR.

On n’apprécie que peu les micros, d’ordinaire. Mais ici, tout fait sens, l’amplification n’interdit pas chuchotements, confidences, soupirs, abandon et les bouffées de musique, Orphée et Eurydice, notamment, n’en sont que plus troublants.

Christine Letailleur, avec un sens aigu des nuances et des contradictions des êtres, qu’elle mette en scène Choderlos de Laclos ou Marguerite Duras, dirige à la perfection les interprètes, solistes magistraux. Elle n’a pas cherché à saisir toute la vie de Julie de Lespinasse, mais la concision du récit, porté en partie par la voix off d’Alain Fromager, offre à ceux qui ne sauraient rien de cette femme d’exception, se consumant d’amour, recluse, à la fin de sa courte vie, une manière de précipité biographique clair.

Elle est follement amoureuse du Comte de Guibert, jeune officier à la mode, auteur d’un traité sur la guerre, invité dans les cours d’Europe et chez tous les gens de pouvoir, en France. Il a onze ans de moins qu’elle. Elle sait cette passion vouée au malheur. Il se joue d’elle qui a déjà quarante ans, lorsqu’elle le rencontre en 1772, avant la mort de Mora.

Tout cela, Christine Letailleur, reprenant des lettres, mais trouvant les justes accents du XVIIIème pour les lier, parvient à le rendre accessible. L’interprétation de Judith Henry dilate le texte à des accents raciniens. Julie se reconnaissait dans les héroïnes de l’auteur de Phèdre et de Bérénice. C’est une interprétation très délicate et très puissante. Magnifique.

Théâtre national de Strasbourg, salle Hubert-Gignoux, jusqu’au 5 mai. A 20h00. Durée : 1h20. Avec un excellent livret de présentation offert aux spectateurs.

Tél : 03 88 24 88 00.

www.tns.fr