Dirigée par Dominique Pitoiset, elle joue un monologue de Xavier Durringer, spécialement écrit pour elle. Par son talent, elle arrache le texte, « Love supreme », du nom du morceau de John Coltrane, à toute convention.  

Dans la petite salle des Gémeaux, à Sceaux, devant un public nombreux, Nadia Fabrizio est Bianca. Drôle de dégaine : des cheveux courts bouclés et blonds –une perruque pour le travail de l’héroïne- un blouson blanc genre nounours, un caleçon, des chaussures à très fins et très hauts talons. Elle est devant les hublots des machines d’une laverie automatique.

Elle ne va pas bien, Bianca. Elle cache son regard derrière de larges lunettes noires. Elle a peut-être pleuré. Elle est en colère, malheureuse. Elle s’adresse à nous. Les machines tournent. Elle en videra plusieurs durant le spectacle, rangeant approximativement ses affaires dans deux sacs.

Une page se tourne. Elle a été remerciée par les responsables de la boîte de Pigalle où, depuis plus de trente ans, elle travaillait. Elle a eu cinquante ans. On ne veut plus d’elle.

Elle en jette encore, pourtant, Bianca. Elle est très belle avec ses jambes interminables et sa silhouette fine, son grand sourire, son énergie. Mais c’est ainsi. Elle a vidé son casier, comme on le lui a demandé. Elle n’a plus qu’à disparaître. Elle lave ses affaires, comme on efface un passé.

Devant le mur des machines à laver, une femme se raconte. Photo DR

Un passé qu’elle aimé, celle qui rêvait comédie musicale, avait appris la danse classique et l’art du jeu. Dans les années 80, elle n’a trouvé qu’un boulot de stripteaseuse dans un peep-show : Love supreme (sans accent, c’est de l’anglais), c’est le nom de cette boîte assez minable. Un nom venu d’un morceau de John Coltrane, A love supreme, nom d’un album paru en 1964, trois ans à peine avant l mort du saxophoniste virtuose.

En une heure quinze d’un monologue qu’elle maîtrise à la perfection, Nadia Fabrizio, qui travaille depuis longtemps auprès de Dominique Pitoiset, raconte la vie de Bianca. Le texte s’appuie sur une vision assez classique de Pigalle et de la nuit. Xavier Durringer aimer ces atmosphères. C’est une vision un peu cadrée dans les conventions et dans le regard des hommes sur ces destins de music-hall et de sexe. Un monde de paillettes et de frustrations. De solitudes.

Bianca est bien décidée à accepter cette blessure, ce rejet. Elle sait qu’internet a changé les donnes. Elle a compris qu’un nouveau chapitre devait s’écrire pour elle. Mais elle est bien seule.

Nadia Fabrizio donne à Bianca une épaisseur humaine, une tendresse infinie, de l’intelligence, une fierté. Elle en fait une femme touchante, un personnage combattant.

Le spectacle est présenté en regard de Linda Vista de Tracy Letts, auteur dont Dominique Pitoiset avait déjà monté le remarquable Un été à Osage County, en 2014. Avec Linda Vista, on est en Californie. C’est l’histoire d’un homme en crise en Amérique, aujourd’hui. Un spectacle très intéressant dans lequel joue Nadia Fabrizio, entourée d’interprètes belges remarquables, dont Jan Hammenecker, Wheeler, le quinquagénaire paumé, photographe qui a du mal à saisir la réalité…Un excellent travail à voir en tournée en France.

Prochaines représentations de Love Supreme au Théâtre de Semur-en-Auxois le 23 janvier 2020, au Théâtre du Gymnase – Bernardines Marseille du 3 au 7 mars 2020. Enfin au Théâtre des Capucins à Luxembourg les 22 et 23 mai 2020.

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