Avec une science merveilleuse, il dirige six comédiens aussi sensibles que précis dans La Seconde Surprise de l’amour de Marivaux. Magnifique !

Elle marche à pas précautionneux, très lents. Elle est très mince et une tristesse infinie pèse sur ses épaules. « Ah ! ». Tout commence par un soupir…Rien ne saurait consoler la Marquise. « Ah ! » répond dans son dos, Lisette, sa suivante. Tout est là. Il y a dans la réplique de Lisette, toute son insolence gamine, tout le soin sincère qu’elle a aussi de sa jeune maîtresse, toute l’ironie de Marivaux.

Créée fin 1727, La Seconde surprise de l’amour, est assez différente de La Surprise de l’amour qui date de mai 1722. Mais un thème les lie : l’amitié à laquelle s’abandonnent Lélio et la Comtesse dans la première surprise, ce « beau duo » comme dit le Baron qui les observe, est évidemment de l’amour. Pas d’autre action que ce glissement du sentiment. La Marquise le découvre au dernier acte de La Seconde surprise : « Je ne savais pas l’amitié si dangereuse. »

La Marquise, Georgia Scalliet, est bien triste. Photographie de Jean-Louis Fernandez, DR.

On n’a jamais oublié ces jours d’automne 81 (ou 82), où, à Bonlieu-Annecy, on découvrit Les Géants de la montagne de Pirandello, par Georges Lavaudant, et La Double inconstance de Marivaux, par Alain Françon. Jamais oublié la comédie, la finesse du travail de la compagnie Le Théâtre éclaté. Quarante ans ont passé sans que jamais –sauf peut-être avec ses élèves- Alain Françon ne revienne à Marivaux. Mais des classiques, français et étrangers, des pièces contemporaines, l’artiste a tout balayé, tout creusé et sans doute ce long travail avec souci du monde et de la langue, à chaque pas, le conduit aujourd’hui à cette admirable simplicité apparente.

Dans un beau décor, simple lui aussi –un fond d’arbres aux feuillages d’automne, les façades de deux maisons en vis-à-vis, avec terrasse commune et pièce d’eau au milieu- Alain Françon a réuni une distribution idéale et l’on ne saurait avoir assez de mots pour dire la délicatesse et l’intelligence de chacun, ici. Ils sont extrêmement talentueux, brillants : mais ils sont dirigés avec une précision bouleversante par Alain Françon, qui ne les bride pas, ne les contraint pas, mais nous permet d’entendre comme jamais ce Marivaux, au soupir près…Ah ! oui…tout est musique ici et ravissement. Et souvent prise à témoin des spectateurs, adresses au public : mais cela est fait avec une science profonde…et donne on ne sait quoi d’évidence et de naturel au petit monde qui se complaît aux tortures de l’amour devant nous.

La jeune femme triste, c’est Georgia Scalliet, qui a choisi il y a quelques mois, de quitter la Comédie-Française. De tgSTAN à Françon, elle a eu raison ! Elle est éblouissante. Des pleurs d’ouverture, visage ravagé de chagrin, à la douceur qui nimbe son être, quand le personnage accepte de se soumettre à l’amour, elle est merveilleuse. La Marquise est veuve. Elle était à peine mariée que son jeune époux est mort.

Face à Georgia Scalliet, une exceptionnelle jeune comédienne, élève du metteur en scène au Théâtre du Nord, Suzanne De Baecque, ravit chacun. Elle est incroyable qui joue de ses mains, décidée, autoritaire Lisette, avec une voix, une manière d’articuler, de très grande. C’est la belle surprise de cette surprise, Suzanne De Baecque !

En jolie robe fleurie, moins triste, mais au bord de laisser partir le Chevalier, Pierre-François Garel. Une photographie de Jean-Louis Fernandez. DR.

Comme une Dorine chez Molière, elle a du répondant et comprend tout bien avant les maîtres. Elle n’a pas de tendresse particulière pour Monsieur Hortensius, que Marivaux définit comme pédant : le maître de la bibliothèque et des lectures de la Marquise. Pourtant, parce que c’est Rodolphe Congé qui l’incarne, Hortensius est touchant. L’intellectuel n’a pas de place chez les nobliaux…Et même les valets le malmènent : Lubin lui dérobe la bourse que lui donne la Marquise en le renvoyant. On a de la compassion pour lui, malgré ses ridicules voulus par l’auteur.

Lubin, Thomas Blanchard, la Marquise, Georgia Scalliet, et, humilié, HortensIus, Rodolphe Congé. Photogrpahie de Jean-Louis Fernandez. DR.

Lisette est également assez circonspecte au sujet du Comte : Alexandre Ruby, avec cheveux gominés, l’élégance un peu voyante du personnage, excelle sur un fil. Lui non plus n’a pas de place, dans ce monde. Mais il croit jusqu’au bout, il rêve…Et Alexandre Ruby est parfait.

Entre les deux valets, le Comte d’Alexandre Ruby. Photographie de Jean-Louis Fernandez. DR.

Dans la partition de Lubin, le valet du Chevalier, Thomas Blanchard, comédien délié -et metteur en scène audacieux !- est remarquable. Les scènes avec Lisette, sa tonicité d’esprit entreprenant, tout enchante. Son patron, son jeune patron blessé parce qu’il n’a pu épouser la tendre Angélique, qui, empêchée par sa famille, est entrée au couvent, semble inconsolable, au début…Mais l’amitié va le conduire sur le chemin escarpé de l’amour. Pierre-François Garel, aristocratique et nuancé, est très très bien, lui aussi. Les jeux avec Georgia Scalliet sont grisants.

Lisette, toujours en action. La formidable Suzanne De Baecque. Photographie par Jean-Louis Fernandez. DR.

Un peu de musique signée Marie-Jeanne Séréro, de belles lumières de Joël Hourbeigt pour exalter la beauté simple du décor de Jacques Gabel, des costumes de Marie La Rocca, harmonieux, sans complication, une manière de laisser les corps parler (Caroline Marcadé est toujours présente). Ici, que l’on soit maître ou serviteur, on vit ensemble, dans une heureuse familiarité. Alain Françon est un maître. La comédie, d’une langue étincelante, se déploie et nous enthousiasme. Cela paraît si simple, le théâtre…et c’est tellement sophistiqué et travaillé !

Ateliers Berthier de l’Odéon, à 20h00 du mardi au samedi, dimanche à 15h00. Durée : 1h50. Représentations en audio description le 28 novembre, surtitrées en anglais les 13, 20, 27 novembre et 4 décembre, et même en français le 3 décembre.

Jusqu’au 4 décembre avant une longue tournée.

Tél : 01 44 85 40 40.

www.theatre-odeon.eu

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