Montant Tartuffe la directrice de la Criée de Marseille, souhaite trouver « sa » vision et compromet la représentation. Dommage pour Molière et la troupe.

On n’aime pas ne pas être heureuse en sortant d’un spectacle. On n’aime pas ne pas aimer lorsque l’on va au théâtre chaque soir. Retrouver Le Tartuffe de Molière, pièce qui fait l’objet de plusieurs mises en scène chaque saison, est toujours une promesse de bonheur. La pièce est un chef-d’œuvre, Molière est inépuisable. Xavier Gallais, comédien puissant, dans le rôle-titre, est un atout de poids. On a envie de le voir, de l’applaudir. Et ses camarades également.

Tartuffe, Xavier Gallais, Orgon, Vincent Winterhalter, Elmire, Hélène Bressiant. Photographie de Pascal Gély. DR.

Un détail nous a échappé : le spectacle s’intitule « Théorème Tartuffe ». Sous-titre, « un spectacle de Macha Makeïeff ».

Avec une candeur de gentille écolière, Macha Makeïeff a découvert que dans Le Tartuffe de Molière, un homme s’introduit dans une maison, séduit nombre de ses habitants, ravageant les fragiles équilibres familiaux, introduisant le malaise, ruinant Orgon qui l’a accueilli. Mais Tartuffe ne séduit pas tout le monde. Le film de Pier Paolo Pasolini, Théorème, date de 1968. Un homme, très beau, est introduit dans la maison et séduit sexuellement chacun. Bref, dans chaque cas, un étranger dans la maison.

Dans un décor très années 50-60, on se croirait chez Tati, avec des personnages dans des costumes des années 70, avec beaucoup de couleurs et de télescopages d’imprimés, on distingue deux espaces. L’un, un peu en surplomb, parfois dissimulé derrière un voilage, l’autre, en bas (la salle basse des didascalies, sauf que dans l’architecture d’alors, cela veut dire autre chose). Au-dessus, un couloir avec des chaises, des coffres encastrées dans les parois. C’est là que dès le début, on distingue des hommes de noir vêtus, des corbeaux (empaillés, ils apparaissent ensuite), qui fouillent et se comportent comme des cambrioleurs pressés).

Orgon, Vincent Winterhalter, Tartuffe, Xavier Gallais. Photographie de Pascal Gély. DR.

Macha Makeïeff a réuni une distribution solide. Dans le rôle-titre, Xavier Gallais, dans celui d’Orgon, Vincent Winterhalter (en alternance avec Arthur Igual, actuellement dans Les Frères Karamazov), une très bonne Elmire, Hélène Bressiant. Sauf que dans la vision Makeïeff, ce sont les femmes qui se jettent sur le faux dévot. Dorine est bizarrement traitée par la metteuse en scène comme une indolente amie qui traîne en peignoir. Or, Dorine, servante, est l’un des plus grands des personnages de Molière, et, ici, on ne l’entend pas…parce qu’elle est prise ailleurs…elle est quelqu’un d’autre. Mais la comédienne, Irina Solano, belle et sensible, n’est pas en cause.

Quant aux liens entre Pasolini et Molière, ils ne sont pas traités.

La bande son et musique est très discordante : tout y passe du rock à Mozart…et l’on ne comprend pas vraiment pourquoi Madame Pernelle se met à chanter tout soudain : à part que Jeanne-Marie Lévy est une artiste lyrique…

On est désolé. Macha Makeïff n’est pas n’importe qui. Elle avait raté complètement son adaptation d’Alice au pays des merveilles. On espérait qu’avec un chef-d’œuvre théâtral, elle reviendrait à ses talents. Mais non.

Difficile de comprendre pourquoi un grand esprit ne va pas vers le plus simple et le plus fort : se soumettre au génie de Molière. Louons les deux femmes citées, louons Vincent Winterhalter, remarquable dans cet Orgon moderne, qu’il sait jouer, comme toujours, sans rien surligner. Il est un très grand acteur. Comme Xavier Gallais, malgré le poids de la vision Makeïeff, cheveux longs et sales, mollets à l’air, vieille vision cinématographique –comme Pitoiset avait fait avec Torreton- tout une décoration superflue qui gêne l’interprète plus qu’elle ne le sert. Mais Gallais possède une très forte personnalité, une audace, et on l’applaudit sincèrement. Il fait plus peur qu’il ne joue les séducteurs, ce Tartuffe. Mais l’on devine que Xavier Gallais se délecte…

Il y a beaucoup d’atouts. Et rien pour scandaliser. C’est dommage, vraiment. Cela trahit un manque d’assurance de Macha Makeïeff. Mais on ne peut pas lui mentir, ni mentir au public.

Théâtre de la Criée, jusqu’au 26 novembre. Puis Paris, Bouffes du Nord, puis longue tournée.

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