Bouquet de créations, orages, affluence dans les salles du « in », le festival prend son rythme de croisière en tressant des thématiques contrastées.

On ne peut pas circuler à l’intérieur des remparts de la cité des papes, sans penser aux absents. A ceux, qui, chacun à sa manière, ont fait vivre Avignon et qui ne sont plus. Avant-hier, aux Célestins, Olivier Py et Daniel Auteuil rendaient hommage à Jean-Pierre Vincent, disparu il y a quelques mois. Il avait mis en scène Les Fourberies de Scapin dans la cour, il y a bien des années. La cour était superbe, dans une scénographie de Jean-Paul Chambas réinventant les toits de Naples et des costumes colorés. Du théâtre élitaire pour tous, subtil et chaleureux, tel que fut Jean-Pierre Vincent. On pense à lui et à son épouse Nicole Taché, co-directrice du festival d’Avignon auprès de Bernard Faivre d’Arcier, avec Véronique Charrier. Elle ne lui a survécu que quelques mois.

On pense à Melly Puaux, ancienne comédienne de la troupe du lycée Louis-le-Grand auprès de Jean-Pierre Vincent et Patrice Chéreau. Son mari, Paul Puaux, succéda à Jean Vilar et, après sa mort, Melly, de toute son âme, continua de distiller la mémoire du festival qu’ils avaient si bien protégée à la Maison Jean-Vilar. Elle est décédée dans les Cévennes, il y a quelques mois à peine.

On pense à Marie-Paule André, qui trouvait qu’Avignon était troublante, trop troublante, justement à cause de tous les morts sur lesquels la ville est édifiée. On pense au Père Chave, décédé il y a quelques années, le plus amical et savant des religieux de la cité.

On apprend les disparitions. Laure Guizerix, comédienne délicate, avec sa voix crissante et sa ferveur, son regard sombre et désarmant de pureté enfantine. Une belle artiste qui travailla souvent avec Jean Gillibert. Elle était souffrante. Comme la merveilleuse Angélique Ionatos, qui avait disparu des scènes depuis plusieurs années et qui vient de s’éteindre. Sa voix si belle, sa manière envoutante de chanter sa langue grecque, l’une des plus harmonieuses de la planète, sa silhouette fine, ses beaux cheveux bouclés, sa grâce infinie. Angélique Ionatos que nous retrouverons à jamais par les disques. Il y a un lien entre ces deux femmes : une enfance jamais enfouie.

La ville est tramée d’un passé prestigieux et tous les lieux du festival ont une histoire puissante. Les architectures médiévales, les hôtels classiques, comme l’Avignon des années trente, séduisent. Sur les murs extérieurs des archives, rue de la Croix, rue du Mont-de-Piété, des photographies racontent les fêtes d’autrefois. C’est merveilleux la vie d’une cité, à l’orée du XXème siècle, notamment. Une ville prospère où les hommes portent d’élégants canotiers et les femmes des robes à la mode de Paris.  Dans un immeuble remarquable, depuis 1860, existait une chapellerie. Depuis 1923, trois générations de la famille Mouret se sont succédé, rue des Marchands. La boutique est classée et figure dans tous les guides. On vient des Etats-Unis et du Japon pour acquérir un beau chapeau de paille et photographier le décor…

Une autre exposition de photographies en extérieur, sur les grilles du palais, en face de l’hôtel La Mirande. Elle est consacrée à un autre disparu que le public révère et n’oublie pas. Le poète André Benedetto, l’inventeur du « off » en 1966. Son fils Sébastien dirige le Théâtre des Carmes et est désormais le président de l’association « Avignon, festival et compagnies ». Rude tâche qu’il a accepté avec sérieux.

Le « off » est un peu moins adipeux cette année, mais on est au-delà de mille spectacles, ce qui n’a toujours aucun sens. Les salles se sont soumises aux exigences : 45 minutes entre chaque représentation, le temps de nettoyer, d’aérer. Mais certaines s’en contrefichent et ne laissent qu’une vingtaine de minutes de battement aux compagnies et aux spectateurs. Une attitude scandaleuse alors que le variant D est là.

Et ce ne sont pas les orages violents qui ont arrosé la ville et les salles en plein air, mardi soir, qui suffisent à chasser les dangers. Trempés, grelottant, les spectateurs de Saint-Joseph, pour Kingdom d’Anne-Cécile Vandalem, ou ceux de la cour, pour La Cerisaie, sont pour la plupart restés. Les représentations ont commencé à 23h00 et les triomphes ont été à la mesure de l’engagement des artistes, comme du public. C’est cela aussi, les bonheurs d’Avignon.   

Et le théâtre, et les pièces ? On en parle par ailleurs. Très belles surprises et déceptions. Cela aussi fait partir du bonheur à Avignon. A suivre dans un autre article.

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