Avec une intelligence profonde de l’écrivain, Didier Long offre aux comédiens de L’Ile des esclaves une occasion de donner l’étendue de leurs talents, Chloé Lambert en tête.

Un décor qui semble fait de grilles arachnéennes, bleues ou noires, une atmosphère très légère de brume (Jean-Michel Adam), qui va et vient et se défait, selon les lumières (Denis Koransky). Les personnages vont surgir petit à petit. Trivelin, maître de l’île, surgit par le théâtre même, allant et venant au milieu du public, par le couloir central. N’est-il pas ici une sorte de metteur en scène, inquiétant dans son sévère habit noir (costume de Corinne Rossi) ?

Apparaissent les autres personnages. Dans leurs vêtements originaux, élégants, éloquents. Toujours Corinne Rossi, bien sûr. Un peu de musique, subtilement dosée, par François Peyroni, et la comédie va son rythme vif, ses ellipses. C’est très simple : échoués sur l’île des esclaves où, depuis une centaine d’années, ceux qui étaient asservis ont pris leur indépendance, ont découvert la liberté, un maître et son serviteur, une femme d’autorité et sa servante, vont devoir, sous l’autorité du manipulateur qu’est Trivelin, échanger leurs noms et leurs places.

Un petit carnaval. La comédie exerce un ascendant certain sur les lecteurs. Elle est simple. Un acte, onze scènes, de la prose, cinq personnages. Règne sur l’île le sévère mais généreux gouverneur Trivelin. Il est lui-même un ancien esclave. L’île tire son nom du fait que les règles y sont subverties. Il y a eu un naufrage. Iphicrate, général athénien, et son serviteur Arlequin, d’une part, Euphrosine, dame d’Athènes et sa servante Cléanthis, de l’autre, sont sortis indemnes mais Iphicrate a tout de suite compris où le destin les a jetés.   EPasser de l’autre côté du miroir, jouer avec son double, vivre la vie à l’envers, être exactement le contraire de ce qu’on fût », écrivait Jean-Luc Lagarce.

Trivelin, Hervé Briaux et Chloé Lambert et Julie Marboeuf. Photographie de Pascal Gély. DR.

Il lisait bien dans la pièce une métaphore du théâtre même. Et, dans la mise en scène fluide de Didier Long, dans sa manière d’éclairer plus vivement tel ou tel personnage, on devine les mêmes intuitions. Sa direction d’acteurs et sa mise en scène sont très fines. 

Elaborant la distribution, il a fait l’essentiel. Grand et sobre, très humain et très austère d’apparence le Trivelin d’Hervé Briaux est magnifique de retenue, d’autorité. Voyez-le juste avant dans sa plongée solitaire dans le monde de Montaigne (sous le regard de Chantal de La Coste). Un grand, Hervé Briaux.

Marivaux ne laisse guère de place à Iphicrate, mais Frédéric Rose sait en dessiner toutes les nervures avec tact face à l’exubérant Arlequin imaginé par l’écrivain. A ce jeu, Pierre-Olivier Mornas excelle. Il faut avoir la clairvoyance du valet, qui n’a pas attendu Trivelin pour savoir qu’il était maltraité par un maître, arrogant, mais qui n’aura jamais les fourberies des patrons et ne craint pas d’appeler un chat un chat. Une partition comique, mais le rire ici n’étouffe jamais les justes revendications.

Son maître, Iphicrate, après une vraie colère contre cet « esclave insolent » qu’est Arlequin, tente de demeurer dans une réserve, car il a bien compris qu’il n’avait pas de grands arguments face aux lois de l’île. Frédéric Rose prête au personnage un fond d’aristocratie, un silence. Mais acculé à céder, il cède et admet quel homme de peu de sincérité il a été.

L’ensemble des protagonistes. Photographie de Pascal Gély. DR.

Julie Marboeuf doit défendre la difficile partition de la maîtresse.  Euphrosine n’oublie jamais son rang. Elle n’est jamais vile, même si elle demande à Cléanthis de lui pardonner, car elle s’est conduite avec la morgue indifférente de sa classe. Dans ce jeu d’équilibre très délicat, Julie Marboeuf est magistrale.

On ne serait pas chez Marivaux si une jeune femme n’emportait pas tous les cœurs.  Ici, Cléanthis brille de mille feux et son interprète, Chloé Lambert, belle à ravir, délicieuse, mutine et grave pourtant,  déploie l’immense éventail d’un talent moiré et vif. Du tragique au comique assumé, de la séduction à la gravité, toutes les couleurs du personnage, dans des situations qui changent parfois brutalement comme dans des pensées contradictoires, sont rendues avec une vivacité grisante. A elle seule cette Cléanthis est un cadeau ! Mais la pièce et ses camarades sont là !

On joue rarement L’Ile des esclaves, l’une des trois « îles », ces pièces que Marcel Arland nommait « pièces sociales ou philosophiques ». L’Ile des esclaves date de 1725 et fut créée par les Comédiens-Italiens, suivront L’Ile de la Raison (1727)et La Nouvelle Colonie (1729). On a le souvenir d’une très sensible mise en scène de Jean-Luc Lagarce en 1994, quelques mois avant sa mort. Jacques Vincey l’a montée il n’y a pas longtemps avec de jeunes interprètes, mais nous n’avons pas vu le spectacle. La pièce est très connue et a même été au programme du bac !

Théâtre de Poche-Montparnasse, à 21h00 du mardi au samedi, dimanche à 15h00. Durée : 1h15 sans entracte. Tél : 01. 45. 44. 50. 21. Durée : 1h20.

www.theatredepoche-montparnasse.com

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