Arnaud Meunier met en scène sa pièce « Tout mon amour », s’appuyant sur un très bon groupe de comédiens, Anne Brochet et Philippe Torreton en tête.

Laurent Mauvignier a toujours écrit, mais il a fait un détour par les arts plastiques avant de publier son premier texte aux Editions de Minuit. C’était, il y a plus de vingt ans, Loin d’eux. Depuis, il n’a jamais cessé de travailler. Des romans, mais aussi des textes pour le théâtre et quelques essais. Laurent Mauvignier est un homme de style. Il a le sens des rythmes, des suspens. Il ne craint ni les blancs, ni les silences.

Avec lui, on ne sait pas tout. Jamais. Que ce soit dans ses romans ou ses pièces, il laisse au lecteur une part d’interprétation. Il y a du mystère dans ses histoires.

Une paroi transparente semble les séparer. Lui, Philippe Torreton, elle, Anne Brochet, qui refuse que le passé revienne. Photographie DR. ©Pascale Cholette / C2

Car Laurent Mauvignier est quelqu’un qui aime les récits. Ce n’est pas un conceptuel. C’est un écrivain considérable qui se soucie des profondeurs, des forces cachées. Mais nulle démonstration dans ses textes. Des ellipses, des répliques que l’on ne peut comprendre souvent que selon sa propre interprétation. Une musique.

Tout cela, Arnaud Meunier l’’entend parfaitement. On est frappé par la justesse de ton de la représentation de Tout mon amour. Dans un décor très bien pensé par Pierre Nouvel, sobre, laissant la place aux vivants comme aux fantômes, avec des éclairages d’Aurélien Guettard qui ajoutent au trouble, et coupent tout au noir, la pièce se déploie comme un thriller. On est vers les années 70 : la télé n’est pas plate, le téléphone est fixe. Il n’y a ni portables, ni ordinateurs. Et la musique, bien dosée, de Patrick de Oliveira.

Les morts s’en mêlent : Jean-François Lapalus et Philippe Torreton. Photographie DR. ©Pascale Cholette / C2

On a le sentiment d’une sourde menace, concrétisée par un coup de sonnette, une femme qui va ouvrir, et qui hurle.

Pourtant on devait être dans une sorte de silence : un vieil homme vient de mourir. L’un de ses fils, joué par Philippe Torreton, est de retour, avec sa femme, Anne Brochet. Ils n’ont pas de noms : le grand-père, interprété par Jean-François Lapalus, car le mort est là, et parle, le père, la mère. Ils ont un fils qu’incarne très bien Romain Fauroux, issu de l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne. Même formation pour Ambre Febvre, seul personnage à porter un nom, au moins un prénom : Elisa. Qui est-elle ?

Laurent Mauvignier sait qu’un traumatisme, une guerre comme une disparition, peut-être longtemps nié et se réveiller violemment des années plus tard. Le refoulé finit toujours par faire retour.

Faut-il en dire plus ? Non car c’est au spectateur de découvrir cette histoire prenante et c’est à lui, en quelque sorte, de (se) la raconter.

Qui donc est celle qui surgit par la gauche ? Le côté des cauchemars. Photographie DR. ©Pascale Cholette / C2

Les interprètes sont magnifiques, qui tiennent leurs lignes, parfois très contrastée. De l’accablement aux hurlements, du chagrin au découragement, et jusqu’à la violence déchaînée, le couple des parents, rattrapé par un malheur survenu dix ans auparavant, est déchiré, se déchire. Anne Brochet avec ce qu’elle met de vénéneux, de déséquilibré dans cette mère, avec sa voix, sa manière d’articuler, la présence, est idéale. Philippe Torreton, très grand artiste, ne craint ni l’excès, ni le désespoir de cet homme déstabilisé.

Le père, le grand-père, est le très humain Jean-François Lapalus, qui se faire âpre, ici, parfois.  Le fils est très bien dessiné, en finesse par Romain Fauroux et Ambre Febvre possède la jeunesse, l’audace, l’agressivité et l’idéale opacité d’Elisa. On veut y croire…

Bref, un très beau travail. La réponse parfaite d’un metteur en scène à un texte énigmatique…

Théâtre du Rond-Point,  du 17 mai au 4 juin. Durée : 1h30. Tél : 01 44 95 98 21. A 21h00. Se renseigner sur les horaires supplémentaires.

www.theatredurondpoint.fr Les 9 et 10 juin, Scène nationale de Foix et de l’Ariège. Texte publié aux Editions de Minuit, 2012.

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